C’est le meilleur film chaos de ce mois d’avril 2020. Vous ne le verrez peut-ĂŞtre pas au cinĂ©ma – il Ă©tait initialement prĂ©vu dans les salles le 15. Ou peut-ĂŞtre que si, mais plus tard. C’est de toute façon ce film que vous aurez envie de voir en sortant de ce long confinement: un film qui brĂ»le absolument tout sur son passage. Le portrait d’une jeune femme en feu. Un film ardent, passionnĂ©ment, sur le feu qui consume, qui ravive, qui crache, qui incendie et qui nous irradie façon planète Melancholia.

Tout commence par un magma d’images venues d’ailleurs. Puis la lave coule: c’est colorĂ©, riche, exaltant, magique, mouvant… En un mot, dĂ©confinant! Telle une tornade, la Ema du titre (jouĂ©e par la dĂ©mente Mariana di Girolamo), danseuse face au non moins mari-chorĂ©graphe Gael Garcia Bernal, est hantĂ©e par les consĂ©quences d’une adoption ayant mal tournĂ© et dĂ©cide alors de transformer sa vie: elle dĂ©fonce Ă  la hache tout ce qui la cloisonne dans des cases, Ă  commencer par sa famille modèle en vrac et son couple dissolu. Et si une institution aux valeurs patraques l’emmerde, elle se lève et elle se barre. Caractère de volcan, oui. Eprise de libertĂ©, Ă  fond. Mais pas pour de la posture Ă  deux flans: la question qu’elle nous pose en bougeant partout, toujours est simplement de savoir s’il est possible de recoudre une vie dĂ©cousue, si l’on peut faire ce que l’on veut de son existence, la colorer, la fantasmer Ă  sa guise etc. Si, d’une existence flinguĂ©e, peut jaillir le feu d’un chaos positif.

Iconoclaste et anti-normes (donc totalement dans l’air du temps), Ema est rentre-dedans comme on aime. Mais, et c’est la deuxième surprise, c’est aussi et surtout un film particulièrement agrĂ©able Ă  l’oeil, comme certains Julio Medem muy caliente par le passĂ© (Lucia Y El Sexo, L’écureuil rouge). Tous les gens sont sublimes, les corps bougent en rythme, le dĂ©sir circule partout, au-dedans, au-dehors. Sensation très bizarre d’un film Ă  la fois très accueillant, tout en couleurs chaudes, et, en mĂŞme temps, très cruel, tout en vĂ©ritĂ©s froides. A la fois fluide (dans son montage) et alambiquĂ© (dans sa structure narrative). Pile et face, amie et amante, lune et tĂ©ton, ciel et terre, minĂ©ral et fluide… Tout y est double, multiple, aussi bien dans la sĂ©duction esthĂ©tique que dans l’ambiguĂŻtĂ© morale, dans l’attachement que suscite l’hĂ©roĂŻne que dans l’aversion qu’elle provoque par endroits. Rien ne se dĂ©voile immĂ©diatement, avant la rĂ©solution finale de l’histoire qui donne une vraie cohĂ©rence au chaos. Bien jouĂ©, tout le monde!

Le Gaspar Noe deuxième pĂ©riode – celui de Climax pour les danses rĂ©pĂ©tĂ©es avec une troupe et cette bande de jolies jeunes femmes aux allures de choeur antique, mais aussi celui de Love, avec citation claire du plan final – hante ostensiblement sans que cela devienne une gène, au contraire, rien de tel qu’une bonne dose de sensualitĂ© dans notre temps cloisonnĂ© pour stimuler les sens de tout le monde. Dernière des surprises, et pas des moindres: le rĂ©alisateur Pablo Larrain aux commandes de ce magnifique capharnaĂĽm. Toujours très sĂ©duit par les discours – ses films Ă©taient jusqu’ici très biopic et/ou très politiques Tony Manero, El Club ou rĂ©cemment Jackie – mais aussi par les formes, ce cinĂ©aste, en privilĂ©giant pour la première fois la simple veine chaude et sensorielle, a eu la politesse d’être impoli. J.F.M.

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