“Earwig” de Lucile Hadzihalilovic: la texture du rêve, en clôture du LUFF

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Présenté au clôture du LUFF, Earwig de Lucile Hadzihalilovic confirme la maîtrise de la cinéaste à traduire en images et en sons un univers manifestement différent de notre réalité, et à lui donner une existence viscéralement palpable.

Au cours de la présentation d’Earwig, qui faisait la clôture, Lucile Hadzihalilovic a expliqué que le script était adapté d’un roman que l’auteur Brian Catlin a écrit comme un rêve, mais que la cinéaste a fait pencher du côté du cauchemar. Dès le départ, on est plongé dans une ambiance manifestement au-delà de la réalité, et sur un rythme qui échappe à la linéarité du temps. Dans un appartement aux volets clos, Albert Scellinc, un quadragénaire solitaire et méticuleux, est payé pour garder Mia, une fillette dont il faut régulièrement renouveler le dentier, ses dents étant fabriquées avec de la salive congelée. Albert rend des comptes à son mystérieux commanditaire qui l’appelle régulièrement au téléphone pour s’enquérir de la santé dentaire de la pensionnaire. Petit à petit, des éléments du passé surgissent, notamment le traumatisme subi par Albert après la mort de sa femme lors de l’accouchement de leur fille. D’autres personnages apparaissent en périphérie: Céleste, la serveuse défigurée (Romolo Garai, la réalisatrice d’Amulet), un célibataire fortuné qui propose de recueillir Céleste à sa sortie de l’hôpital… Ils vont plus ou moins interagir jusqu’au moment où le maître annonce à Albert que sa mission est bientôt finie et qu’il faut préparer Mia à rejoindre sa nouvelle résidence.

La singularité d’Earwig vient de la maîtrise de la cinéaste à traduire en images et en sons un univers manifestement différent de notre réalité, et à lui donner une existence viscéralement palpable. La lumière, la couleur des décors, la texture des meubles, le bruit du cristal, le fonctionnement d’une cuisinière en fonte, sans oublier l’ambiance sonore et musicale, tout contribue à une réalité alternative fascinante parce qu’elle réveille des sensations oubliées dont nous n’avions plus qu’une connaissance intuitive. Dans ce registre où le sensoriel prime sur le rationnel, Hadzihalilovic utilise des artifices qui font beaucoup penser à Lynch, mais tant qu’à faire, autant s’inspirer des meilleurs. Et ça fonctionne: de même qu’on devinait une présence derrière le radiateur d’Eraserhead, on a vraiment l’impression qu’il se passe quelque chose derrière les fenêtres de la demeure représentée sur un tableau qui revient souvent, avec des variations. Il y a aussi des personnages récurrents porteurs de messages, une suggestion de transfert de personnalité, et un cas de distorsion temporelle, lorsque Céleste assiste à un événement qui a lieu avant l’accident dont elle porte la trace sur son visage. Earwig démontre que le cinéma est le langage idéal pour exprimer le rêve, mais c’est un langage si rarement utilisé sous cette forme qu’il provoque la perplexité chez les spectateurs habitués à une narration plus explicite et à un rythme plus soutenu. Alors qu’il suffit de lâcher prise et de se laisser emmener, comme en voyage. G.D.

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