Contrairement aux apparences, Drive n’est pas le premier film amĂ©ricain de Nicolas Winding Refn : il avait dĂ©jĂ  tentĂ© l’expĂ©rience US pendant sa trilogiePusher avec Inside Job (Fear X), un Ă©trange exercice de style hantĂ© par les ombres de Lynch et d’Antonioni coĂ©crit avec Hubert Selby Jr. Il ne faut pas oublier qu’il a vĂ©cu aux Etats-Unis dans les annĂ©es 80, initiĂ© trĂšs tĂŽt Ă  la contre-culture. AprĂšs une escale europĂ©enne oĂč il a pu clamer son amour du cinĂ©ma expĂ©rimental et underground en citant Ă  de nombreuses reprises Kenneth Anger comme maĂźtre spirituel (Bronson, Le guerrier Silencieux), NWR revient aux States pour transcender une commande adaptĂ©e d’un roman de James Sallis qui, au dĂ©part, devait ĂȘtre rĂ©alisĂ©e par Neil Marshall avec Hugh Jackman dans le rĂŽle principal et qui sur le papier, pouvait ressembler Ă  une Ă©niĂšme compromission commerciale. A l’arrivĂ©e, c’est un film d’action d’une classe inouĂŻe, enthousiasmant au-delĂ  de ce qu’on pouvait espĂ©rer et instinctivement sĂ©duisant (une BO somptueuse) qui convoque l’esprit des meilleures sĂ©ries B des annĂ©es 70 et contient des moments mĂ©morables qui donnent envie d’y retourner Ă  rĂ©pĂ©tition. En substance, ça raconte une mĂ©tamorphose : au dĂ©part, le cascadeur jouĂ© par Ryan Gosling mĂšne une vie schizophrĂšne (il est pilote pour la mafia la nuit). Au contact d’une femme sans dĂ©fense (Carey Mulligan) qui simule la douceur pour masquer l’anxiĂ©tĂ©, il se transforme en justicier aveugle d’amour et croise sur son chemin des monstres (Albert Brooks, Ron Perlman…). Lors d’une scĂšne essentielle, le hĂ©ros porte un masque de cinĂ©ma, rappelant incidemment la fine frontiĂšre entre la rĂ©alitĂ© et la fiction, dĂ©jĂ  explorĂ©e dans Bronson. Sa facultĂ© Ă  s’extirper de situations dangereuses renvoie Ă  l’aisance de Nicolas Winding Refn qui a pour habitude de traduire son Ă©volution de cinĂ©aste Ă  travers les personnages principaux de ses films. De toute Ă©vidence, NWR a changĂ© (ce n’est plus le fou internĂ© de Bronson) et s’est Ă©panoui dans le cadre d’un film accessible au plus grand nombre. La trajectoire a beau ĂȘtre classique (une affaire de vengeance), elle est racontĂ©e avec virtuositĂ©. On reconnaĂźt Ă  chaque plan l’identitĂ© visuelle de cet auteur qui, conscient Ă  l’avance des rouages des productions formatĂ©es, a rĂ©ussi Ă  imposer sa personnalitĂ© alors que toutes les conditions semblaient rĂ©unies pour qu’il la perde. Tout juste quelques rĂ©fĂ©rences trahissent ses goĂ»ts et sa prĂ©dilection pour l’extrĂȘme (une baston avec dĂ©fonçage de gueule façon Gaspar NoĂ© ou un rĂšglement de comptes dans un dĂ©cor Kubrickien). Autrement, il a prĂ©fĂ©rĂ© mettre son talent considĂ©rable (un Ă©quilibre idĂ©al entre l’image, le mouvement et le son) au service exclusif de son sujet, en alternant des fulgurances poĂ©tiques (la sĂ©quence de l’ascenseur, amenĂ©e Ă  devenir culte) et des courses-poursuites, furtives mais inoubliables.