[VOUS SEREZ DEUX FILS, MES FILS!] Joseph et ses deux fils, Joachim et Ivan, formaient une famille très soudée. Mais Ivan, le plus jeune, collégien hors norme en pleine crise mystique, est en colère contre ses deux modèles qu’il voit s’effondrer. Car son grand frère Joachim ressasse inlassablement sa dernière rupture amoureuse, au prix de mettre en péril ses études de psychiatrie. Et son père a décidé de troquer sa carrière réussie de médecin pour celle d’écrivain raté. Pourtant, ces trois hommes ne cessent de veiller les uns sur les autres et de rechercher, non sans une certaine maladresse, de l’amour.

Un énième portrait d’hommes parisiens en rudes négociations avec l’existence? Méfiez-vous de l’affiche: c’est bien plus qu’un remake métropolitain de Saint Amour (Benoît Delépine et Gustave Kervern, 2016). Forcer brusquement pour rentrer dans un cercueil nettement trop petit pour soi: la première scène du film déplie bien le programme de Deux fils, imprégné certes par la disparition, mais surtout par l’impossibilité pour ces trois figures masculines de se conformer à une cellule familiale, évidemment en crise. Les modèles ne fonctionnent plus: brisé par la mort de son frère, le patriarche Joseph (Benoît Poelvoorde) déboutonne sa blouse de médecin pour embrasser une trop ambitieuse carrière d’écrivain. Le jeune adulte Joachim (Vincent Lacoste) ne se remet pas de sa rupture avec sa Suzanne et s’est mis en tête l’objectif bien grotesque de devenir “le plus grand psychanalyste du monde”. Ivan (Mathieu Capella), le petit dernier, traverse une crise mystique qui le porte à une maitrise assez poussée du latin et du whisky coca. Faut-il encore préciser qu’il n’a que 13 ans. Le film ne se contente pas de pointer les défaillances du collectif familial avec traditionnelle inversion des rôles (régression des aînés, sophistication lettrée d’un ado précoce, présences féminines balayées hors-champ). Wes Anderson s’est accaparé le créneau il y a plus de 20 ans, engendrant une descendance planétaire qui a fait passer le doux-amer domestique dans le langage commun: le film pâtirait d’embarquer seulement maintenant sur ces terres maintes fois arpentées.

Au milieu de plans très rapprochés, Deux fils s’ingéniera plutôt à aller chercher, par petites touches bienvenues, des inserts sur des chignons en salle de classe, ou sur ces bas féminins qui accaparent l’assistance pendant les réunions assommantes: arrimé aux regards de ses anti-héros, le film découpe le corps des demoiselles en petites portions, et renoue avec un art du fétiche qu’on ne voit plus tant que ça dans le cinéma d’aujourd’hui. En montrant assez peu de choses, le film arrive à dégager un truc étrangement sensuel, bien aidé par une langue sophistiquée qui ne sent pas pour autant le cahier jauni lu à haute voix (les dialogues ne tombent jamais à côté). L’autre ressort du film tient aussi à filmer Paris non pas comme la grosse agglomération cendreuse où “on ne dialogue plus que par écrans interposés”, souvent dans un métro bondé, mais comme un village qui ne dort jamais, où les retours au petit matin des uns coïncident avec les départs à l’école des autres. C’est là où le film est bien moins parisien qu’il n’y parait, refusant cette salade solitaire bien d’aujourd’hui vinaigrée à la sauce WhatsApp, pour tanguer du côté de Woody Allen, où le retrait hors-du-monde (et du voisinage) est toujours impossible. La bro’medy fonctionne et impose déjà son auteur, pas encore 30 berges, sur le radar des réal à suivre. Inutile de préciser que la Lacoste mania (25 ans depuis 10 ans) a encore de beaux jours devant elle…

GAUTIER ROOS

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