[CRITIQUE] DEUX FILS de FĂ©lix Moati

0
337
Mathieu Capella, Vincent Lacoste, AnaĂŻs Demoustier. En attendant BenoĂźt.

[VOUS SEREZ DEUX FILS, MES FILS!] Joseph et ses deux fils, Joachim et Ivan, formaient une famille trĂšs soudĂ©e. Mais Ivan, le plus jeune, collĂ©gien hors norme en pleine crise mystique, est en colĂšre contre ses deux modĂšles qu’il voit s’effondrer. Car son grand frĂšre Joachim ressasse inlassablement sa derniĂšre rupture amoureuse, au prix de mettre en pĂ©ril ses Ă©tudes de psychiatrie. Et son pĂšre a dĂ©cidĂ© de troquer sa carriĂšre rĂ©ussie de mĂ©decin pour celle d’écrivain ratĂ©. Pourtant, ces trois hommes ne cessent de veiller les uns sur les autres et de rechercher, non sans une certaine maladresse, de l’amour.

Un Ă©niĂšme portrait d’hommes parisiens en rudes nĂ©gociations avec l’existence? MĂ©fiez-vous de l’affiche: c’est bien plus qu’un remake mĂ©tropolitain de Saint Amour (BenoĂźt DelĂ©pine et Gustave Kervern, 2016). Forcer brusquement pour rentrer dans un cercueil nettement trop petit pour soi: la premiĂšre scĂšne du film dĂ©plie bien le programme de Deux fils, imprĂ©gnĂ© certes par la disparition, mais surtout par l’impossibilitĂ© pour ces trois figures masculines de se conformer Ă  une cellule familiale, Ă©videmment en crise. Les modĂšles ne fonctionnent plus: brisĂ© par la mort de son frĂšre, le patriarche Joseph (BenoĂźt Poelvoorde) dĂ©boutonne sa blouse de mĂ©decin pour embrasser une trop ambitieuse carriĂšre d’Ă©crivain. Le jeune adulte Joachim (Vincent Lacoste) ne se remet pas de sa rupture avec sa Suzanne et s’est mis en tĂȘte l’objectif bien grotesque de devenir “le plus grand psychanalyste du monde”. Ivan (Mathieu Capella), le petit dernier, traverse une crise mystique qui le porte Ă  une maitrise assez poussĂ©e du latin et du whisky coca. Faut-il encore prĂ©ciser qu’il n’a que 13 ans. Le film ne se contente pas de pointer les dĂ©faillances du collectif familial avec traditionnelle inversion des rĂŽles (rĂ©gression des aĂźnĂ©s, sophistication lettrĂ©e d’un ado prĂ©coce, prĂ©sences fĂ©minines balayĂ©es hors-champ). Wes Anderson s’est accaparĂ© le crĂ©neau il y a plus de 20 ans, engendrant une descendance planĂ©taire qui a fait passer le doux-amer domestique dans le langage commun: le film pĂątirait d’embarquer seulement maintenant sur ces terres maintes fois arpentĂ©es.

Au milieu de plans trĂšs rapprochĂ©s, Deux fils s’ingĂ©niera plutĂŽt Ă  aller chercher, par petites touches bienvenues, des inserts sur des chignons en salle de classe, ou sur ces bas fĂ©minins qui accaparent l’assistance pendant les rĂ©unions assommantes: arrimĂ© aux regards de ses anti-hĂ©ros, le film dĂ©coupe le corps des demoiselles en petites portions, et renoue avec un art du fĂ©tiche qu’on ne voit plus tant que ça dans le cinĂ©ma d’aujourd’hui. En montrant assez peu de choses, le film arrive Ă  dĂ©gager un truc Ă©trangement sensuel, bien aidĂ© par une langue sophistiquĂ©e qui ne sent pas pour autant le cahier jauni lu Ă  haute voix (les dialogues ne tombent jamais Ă  cĂŽtĂ©). L’autre ressort du film tient aussi Ă  filmer Paris non pas comme la grosse agglomĂ©ration cendreuse oĂč “on ne dialogue plus que par Ă©crans interposĂ©s”, souvent dans un mĂ©tro bondĂ©, mais comme un village qui ne dort jamais, oĂč les retours au petit matin des uns coĂŻncident avec les dĂ©parts Ă  l’Ă©cole des autres. C’est lĂ  oĂč le film est bien moins parisien qu’il n’y parait, refusant cette salade solitaire bien d’aujourd’hui vinaigrĂ©e Ă  la sauce WhatsApp, pour tanguer du cĂŽtĂ© de Woody Allen, oĂč le retrait hors-du-monde (et du voisinage) est toujours impossible. La bro’medy fonctionne et impose dĂ©jĂ  son auteur, pas encore 30 berges, sur le radar des rĂ©al Ă  suivre. Inutile de prĂ©ciser que la Lacoste mania (25 ans depuis 10 ans) a encore de beaux jours devant elle


GAUTIER ROOS

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here