Grand huit d’émotions sur le seuil du placard. Denis Parrot est allé chercher des coming-outs sur Youtube. Son montage nous fout des frissons. Chacune des scènes, chacune des révélations est si riche de vitalité qu’on pourrait passer des heures à en parler. Comment se calmer quand des gens ont le courage de se montrer âme-nue devant la webcam? La sortie du placard libère en chaos un mélange de fiertés, de craintes, de doutes et de passions dont le montage tresse un cordage qui tour à tour nous embarrasse, nous fouette et nous embrasse.

Après une série de révélations ayant bien tourné, on décolle avec un coming-out qui vrille en cauchemar. Un ado annonce qu’il est gay, il se fait insulter par sa mère, la séquence est filmée de biais, on ne voit que des bouts de meuble, on entend «tu es une honte», «tu me dégoûtes», le fils se fait renier en direct, expulsé de chez lui, puis une main approche de l’objectif du téléphone, la main du père, il attrape son fils par le col, semble donner des coups. On ne saura pas la suite. La violence glaçante de cette rencontre – aux Etats Unis – est prolongée par une scène où une évangéliste affirme avec une pseudo-sagesse délirante que «Dieu déteste les pédés». A la bonne heure.

Mais le docu montre aussi des rencontres. Rencontre avec soi-même, soi-libre et soi-désirant à travers le regard de la caméra et la parole des proches. Le coming-out met en parole l’expression d’un désir, le désir de s’exprimer. A l’instant où les mots sortent et sont reçus, il y a franchissement de la clôture, enjambement du seuil pour parvenir à une nouvelle réalité familiale, communautaire: trouver une place actualisée au sein du groupe. Si la famille est parfois totalement à côté de la plaque, il y a le pressentiment d’une réalité qui s’affirme puis s’investit: on observe, hagard, des années de reconnaissance et de connexion maternelle, d’amour perçant à travers les soupirs et les larmes. On ne peut que fondre quand une mère affirme à sa fille trans qu’elle a toujours su, qu’elle a senti dès son plus jeune âge, qu’elle était «une vieille âme», un «garçon coincé dans un corps de fillette». Au contraire de la mère, le père hante le documentaire. Il intervient – «tu l’as dit à ton père?» – comme une autorité lointaine et terriblement puissante, comme l’ombre d’un patriarcat maître de l’hétéronorme.

Dans un des quelques interludes, un violon adoucit tristement le film et montre à nouveau que passer par un médium comme la musique, la vidéo, la corde à sauter va permettre de s’exprimer librement, s’exprimer en étant soi comme on ne pourrait pas le faire avec la parole: médiatiser pour ne pas parler, pour éviter l’enfermement d’un langage inadapté.

Si Coming-Out nous fait autant rentrer dans l’intimité, c’est par sa caméra préférentielle: la webcam. Elle oblige aussi à assumer une intention. Elle devient une tierce personne objective, un arbitre ou observateur dépersonnalisé dont le regard se fait sentir à chaque instant. On se confie à cette petite caméra parce qu’elle fait partie d’une large communauté: celle d’internet. Certain·es rappellent qu’ils «tiennent un blog», partagent ça «sur le net» et via youtube. Le coming-out ne s’adresse pas tant à leur famille mais à toutes celles et ceux qui souffrent silencieusement du secret. C’est un cri lancé à travers l’écosystème numérique. Malgré tous les média, le coming-out reste une libération de la parole. On apprécie le pouvoir, la puissance libératrice des mots parce qu’ils fracassent la porte du placard et laissent s’échapper les pensées et les angoisses dans une explosion par l’intérieur, une explosion où affleure en surface l’émotion de la prise de puissance sur sa vie.

MARTIN HUGUET

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