Des personnages, “soleils d’hiver” et cÅ“urs névralgiques d’une intrigue polyphonique, se croisent et se cherchent dans un écrin sublime où “tombe la neige”. CÅ“urs, le nouveau Alain Reinais s’inscrit entre le plaisir de la convention et les velléités expérimentales en soulignant la musicalité visuelle d’un cinéaste d’exception.

Depuis des lustres, soit depuis le superbe Hiroshima, mon amour, à la fois requiem et épithalame où l’horreur et la passion étaient étroitement liées, on sait Alain Resnais très impliqué par une recherche esthétique dans ses films. Une vertu d’autant plus remarquable qu’elle est rare dans un cinéma français fâché avec les extravagances visuelles. Par exemple, dans Je t’aime, je t’aime, il plongeait dans le subconscient neurasthénique d’un jeune homme (Claude Rich) en proie à des pulsions autodestructrices et retranscrivait ses moindres bouleversements par la grâce d’une mise en scène précise et impassible, d’un montage révolutionnaire et une bande-son aérienne. Le résultat, phénoménal, s’inscrivait dans la lignée des œuvres uniques de Peter Watkins.

Dans Cœurs, adaptation d’une pièce d’Alan Ayckbourn au beau titre anglais (Private fears in public places) par Jean-Michel Ribes, l’homme à la caméra confirme cette prédilection et donne ainsi une importance identique à la narration, aux mouvements de caméras, aux acteurs, aux dialogues, à l’intellect et aux sentiments. Fonctionnant selon les bonnes règles du film choral (plusieurs individus se croisent sans se connaître dans des unités dramatiques déterminées), le récit s’articule autour de plusieurs personnages qui ont de terribles problèmes avec leurs images : un agent immobilier est émoustillé par sa collaboratrice qui lui fait gentiment vaciller la raison avec ses émissions cathos et ses strip-teases solo ; une demoiselle transparente tente de conjurer sa solitude en espérant trouver l’âme sœur dans un bar rempli de jeunes parisiens branchés qui ont l’air de si bien s’entendre sans elle ; un militaire récemment expulsé de l’armée noie son désespoir dans l’alcool ; une femme vaguement schizophrène s’amuse à jouer aux jours et nuits de China Blue (bigote en apparence, dévergondée dans l’intimité). Le récit, pas aussi simple qu’il n’y paraît, évoque en creux la solitude qu’elle soit affective ou sexuelle, révélatrice de non-dits et de faux-semblants qui font les petits riens des grandes frustrations de la vie.

La confrontation des acteurs (toujours la même bande de fidèles) contribue à l’attachement que l’on peut porter à cette entreprise à mi-chemin entre la désuétude de son canevas très théâtral et le modernisme de sa thématique contemporaine voire de sa bande-son (bravo donc à Mark Snow, compositeur de la musique de X-files, d’avoir su retranscrire les pannes de cœur de ces personnages en plein tumulte existentiel).

Les vétérans de la “Resnais family” déclinent leurs belles gammes artistiques : Sabine Azéma qui n’est jamais meilleure que lorsqu’elle fréquente – et évolue dans – le registre de la dérision cocasse, Claude Rich qui n’est jamais aussi tordant que lorsqu’on ne le voit pas, André Dussolier qui incarne mieux que quiconque le mec hypocrite confronté à ses fantasmes jusqu’alors très endormis, Pierre Arditi qui n’est jamais aussi bon que lorsqu’il remise au placard tout cabotinage, Lambert Wilson tellement déphasé qu’il en devient touchant. Les nouveaux venus comme il y a peu Audrey Tautou et Jalil Lespert dans Pas sur la bouche, précédente déclinaison fantaisiste du réalisateur, n’épousent qu’à mi-parcours la complexité de leur personnage. Parmi eux, Isabelle Carré possède un rôle ingrat de beauté transparente qu’elle réussit à rendre lumineux lorsque, après quelques verres, elle révèle une décontraction qu’elle semblait avoir rayé de son vocabulaire. Films d’acteurs ? Oui, orchestré par un cinéaste qui les aime.

Mais ce n’est pas ce qu’on retient de ce Resnais mineur, sans doute trop confortablement installé dans ses conventions pour surprendre, malgré le jeu inspiré sur les focales presque dérangeant dans les premières scènes, une plume acérée dans les dialogues, les mises en abyme (est-ce que les personnages ne deviennent pas les caricatures des acteurs eux-mêmes ?) ou encore une très belle autocitation à L’amour à mort qu’on vous laisse le soin de découvrir. La substance, qui n’évite pas quelques lieux communs, est moins intéressante que l’atmosphère presque cotonneuse où la froideur du monde extérieur au sens propre (la neige tombe pendant tout le film et sert de raccord entre les scènes sauf la dernière où on a droit à un fondu au noir – qu’on peut considérer comme tragique alors que les légers flocons de neige semblent eux maintenir l’équilibre précaire des relations entre les personnages) comme au sens figuré (la difficulté de communiquer dans l’anonymat des grandes villes) fonctionne en contrepoint aux bouillonnements intérieurs de persos névrosés qui aimeraient être maîtres de leurs désirs, et enfin être aimés pour ce qu’ils sont. Sans avoir à jouer de rôles.

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