En surface, Canine (présenté au festival de Cannes dans la section “Un certain regard”) prend les atours d’un cas d’étude psychologique reposant sur le délabrement d’une famille dont chaque membre déconnecté avec la réalité renie son humanité et finit en chien (d’où le titre). En substance, c’est plus ironique, cruel et distancié: il faut y voir une démarche plus surréaliste  qu’opportuniste consistant à garder l’horreur dans le cercle intime du quotidien pour en examiner la putréfaction. Toutes proportions gardées, il n’est pas interdit de penser aux premiers Michael Haneke (Le septième continent), à Pier Paolo Pasolini (Théorème/Salo ou les 120 journées de Sodome) ou encore Luis Buñuel (L’ange exterminateur). Au moins, le programme scénaristique contient suffisamment d’éléments provocants (inceste, nudité, chat bousillé par des cisailles) pour donner envie aux amateurs de curiosités de s’y aventurer. Mais, au-delà du simple phénomène de fascination, ce que l’on voit à l’écran est souvent au-delà des espérances et empêche l’ensemble de se réduire à la fonction anecdotique de feu de paille.

De bout en bout, ce massacre de bonnes valeurs se révèle d’une cruauté jubilatoire. Sans doute parce qu’il est moins question de réalisme que du petit théâtre de l’horreur. Assez proche du travail du photographe Martin Par lorsqu’il saisit les détails les plus communs et souvent les plus sordides de la société de consommation, Yorgos Lanthimos épingle ses contemporains avec le calme d’un entomologiste tranquillement pervers et les moyens d’un étudiant fauché. L’effet majeur est une fascination presque constante, seulement menacée dans la dernière demi-heure par quelques longueurs. Ce jeune cinéaste toqué de Cassavetes et de Bresson n’aime pas la provocation pour la provocation, préfère capter les fissures, le détraquement silencieux. Canine impressionne par sa capacité tenace à montrer des petites et grandes perfidies humaines dans un contexte fantastique voire fantasmagorique. Aussi méticuleuses qu’angoissées, les préoccupations purement physiques impriment une cadence palpitante au récit. Mais la plus grande qualité de ce second long métrage – plus substantiel que prévu, c’est avant tout de rire des choses horribles, de dérouler son fil narratif avec un cynisme courtois (cynisme vient de «cynos» qui en grec signifie chien). Au fond, de proposer un portrait de société décadente et moribonde, qui n’a plus que le spectacle de son suicide à offrir.

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