[CRITIQUE] CANDYMAN de Nia DaCosta

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Candyman. Candyman. Candyman. Candyman. Candy… D’aussi loin qu’ils s’en souviennent, les habitants de Cabrini Green, une des cités les plus insalubres en plein cœur de Chicago, ont toujours été terrorisés par une effroyable histoire de fantôme, passant de bouche à oreille, où il est question d’un tueur tout droit sorti de l’enfer, avec un crochet en guise de main, qui pourrait apparemment être convoqué très facilement par qui l’oserait, rien qu’en répétant son nom 5 fois devant un miroir. Les amoureux du Chaos s’en souviennent aussi, ça s’appelait Candyman, une merveilleuse adaptation d’une nouvelle de Clive Barker par le réalisateur Bernard Rose, avec Tony Todd et Virginia Madsen, au début des années 90. Ainsi, dix ans après la destruction de la dernière des tours de la cité (et trente ans après le film sus-mentionné), un artiste peintre et sa petite amie, directrice de galerie d’art, emménagent dans un appartement luxueux, sur le site de l’ancienne cité, aujourd’hui complètement nettoyé et reconverti en résidence réservée à une classe sociale jeune et aisée. Alors que la carrière de notre artiste est au point mort, il rencontre par hasard un ancien habitant de la cité d’avant sa rénovation qui lui raconte ce qui se cache réellement derrière la légende du Candyman…

Après une première adaptation de la nouvelle The Forbidden de Clive Barker par Bernard Rose (Candyman en 1992) et de deux suites moins heureuses (voir encadré plus bas), on pouvait se demander si ce boogeyman-là, admirablement interprété par Tony Todd, n’était pas celui d’un seul grand film… jusqu’en 2018 où Jordan Peele a annoncé vouloir s’accaparer le personnage pour un reboot. On comprend bien évidemment que les fondations de la black horror le touchent très personnellement. Mais on ne peut s’empêcher, à l’annonce d’un tel projet, d’y voir aussi la tentation de s’approprier ce qu’il aurait probablement rêvé de réaliser il y a 30 ans de cela. Son excursion ratée dans la série La quatrième dimension et l’annonce d’un prochain long semblable au Sous-sol de la peur (l’autre grand film d’horreur 90’s sur la condition noire aux États-Unis), n’avaient rien pour rassurer quant à ces rénovations dans l’air du temps. Pour Candyman, le réalisateur de Us laisse alors le champ libre à un jeune poulain, la réalisatrice Nia DaCosta, dont le seul long-métrage Little Woods n’est même pas parvenu jusqu’à nous… Mais la perspective d’un nouveau Candyman dans le paysage chaotique de l’Amérique du Black Lives Matter ne pouvait que se défendre. Et c’est d’ailleurs là la première bonne surprise: Candyman 2021 est le vrai Candyman 2. En ce sens où derrière le geste politique très contemporain, se cache en réalité une continuité directe avec le premier volet de Candyman signé Bernard Rose.

On se souvient encore, non sans émotion, de la formidable introduction qui ouvrait le film de 1992, avec sa bande-son de Philip Glass et ses autoroutes tentaculaires qui réorganisaient Chicago en un indéfinissable labyrinthe de béton. Le générique de cette nouvelle version, renversant au sens propre et au figuré, adopte un nouvel angle pour transformer à nouveau la ville en territoire fantasmagorique. Même les logos de la Universal et de la MGM sont au diapason, inversés comme… dans un miroir! Nous revenons donc à Cabrini Green, cette fois démolie puis reconstruite en antre pour bobos, n’ayant laissé que quelques miettes de la défunte cité. En quête d’inspiration, un peintre noir ayant du mal à s’immiscer dans un milieu arty très blanc, trouve son nouveau sujet dans le mythe de Candyman, qu’on lui raconte par le biais d’une autre légende: celle, bien entendu, d’Helen Lyle (Virginia Madsen dans la version de 1992), thésarde rendue folle par ses recherches sur l’homme au crochet. Via un leitmotiv d’une grande poésie (le théâtre d’ombres comme matérialisation de la légende orale), le combat de l’héroïne du premier film se traduit ici en un conte macabre qu’on se chuchote à l’oreille quitte à en écorcher la réalité. C’est dire si le concept de légende urbaine a été compris ici, tout comme la figure du Candyman, devenant alors l’étendard des martyrs et des opprimés noirs.

Tout se répète, tout se raconte, tout se transforme et tout se revit dans une tragédie éternelle. Une idée si belle et si bien exploitée qu’elle finit par excuser le charisme bovin de son acteur principal (Yahya Abdul-Mateen II) qui ne fait jamais, ô grand jamais, oublier la beauté incandescente du couple Tony Todd/Virginia Madsen. Le parcours du personnage, définitivement moins poignant, penche vers une relecture aussi proche de Cronenberg (après La mouche: L’Abeille!) que des obsessions barkeriennes (la chair avant tout, les enfants). Et si Candyman 2021 éblouit par son sens du cadre, sa mise en scène de la cruauté (les trois séquences de meurtres, impressionnantes, louchent gentiment vers Argento et DePalma), son appropriation du mythe et son respect absolu du film matriciel, il déçoit un peu par son approche plus mécanique que viscéral de son sujet. Ça se balance pas mal, mais du film trop conscient de bien faire à la vraie belle suite inespérée, on en tire plus de bien que de mal. J.M.

LES SUITES DE “CANDYMAN”
Si Nia DaCosta a réellement réussi son pari avec ce faux remake de Candyman et donc une vraie suite (avec des retrouvailles inattendues et réjouissantes de casting du film de 1992, comme Vanessa Williams, entre autres), force est d’avouer que notre Bernard Rose, superstar du cinéma d’horreur au début des années 90, avait de la suite dans les idées pour notre boogeyman d’amour. Le feu de joie sacrificiel et inoubliable qui concluait son premier Candyman semblait avoir terrassé le mal originel pour laisser entrer une nouvelle légende. Fort de son généreux succès, ce premier opus aurait dû laisser le champ libre à une sequel bien différente, qui n’avait plus à faire intervenir le spectre de Daniel Robitaille. Bernard Rose avait alors imaginé une suite subversive avec retour en Angleterre à la clef, où l’on était censer croiser Jack l’éventreur et Elizabeth II (!!). Mais le script considéré comme beaucoup trop trash est immédiatement refusé pour laisser place à un second épisode intitulé Candyman 2: Farewell to the Flesh (Bill Condon, 1995) fort soucieux de continuer à exploiter mollement le personnage de Candyman. Le temps de l’introduction, un petit pont est bâti entre les deux opus, évoquant placidement le destin de Helen Lyle, l’héroïne du premier volet, pour finalement se concentrer à nouveau sur l’homme sucré. On prend rien et on oublie tout: direction Nouvelle-Orléans pour un slasher soigné et sans grand intérêt. Le troisième opus (bel et bien sorti sur nos écrans français: paye ton exclusivité) réussira à faire pire sans effort. Il s’intitule Candyman 3: le jour des morts (Turi Meyer, 1999) J.M.

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