Le diable, très probablement. Depuis qu’il a coupé les ponts avec les Etats-Unis pour s’installer en France, Eugène Green met en scène des pièces de théâtre et des films tellement personnels qu’ils méritent une catégorie à part, même si on a pu le comparer à Eric Rohmer et à Robert Bresson pour ses sujets autant que pour son style épuré. Sa démarche est autant artistique que spirituelle, sa philosophie tend à la conciliation, et son attitude d’expérimentateur dépourvu de certitudes devrait dissuader de le réduire à sa réputation trompeuse d’auteur doctrinaire soutenu par les Cahiers du cinéma. Et ce qui chez lui peut paraître fantaisiste ou artificiel, comme lorsqu’il fait déclamer du vieux français à ses acteurs, est toujours justifié par un souci d’authenticité.

Dans Atarrabi et Mikelats, on parle un dialecte basque parce que l’histoire est inspirée d’une légende locale, que Green a transposée dans le monde contemporain en lui ajoutant une dimension religieuse. Après avoir conçu des enfants, la déesse de la nature Mari tue son amant et décide de confier la garde de ses deux fils au diable. Arrivés à l’âge adulte, le premier, Mikelats, décide de rester en enfer pour profiter de son immortalité, tandis que son frère Atarrabi choisit d’explorer le monde et de pratiquer la vertu. Mais avant de le laisser partir, le diable lui vole son ombre, ce qui plus tard pose un gros problème à Atarrabi parce qu’on lui refuse pour cette raison de devenir moine. Les conflits sont multiples: il y a d’abord celui qui oppose Atarrabi à son frère jumeau. L’un et l’autre se disent libres et s’accusent mutuellement d’être des esclaves, l’un du diable, l’autre de son destin. Il y a quelque chose de Buñuelien dans cette dispute autour de la liberté – Buñuel étant familier des personnages confrontés aux conséquences de leurs choix, dans un contexte moral souvent inspiré par la religion. De même que Simon du désert essayait de résister à la tentation (Simon du désert, 1965), Atarrabi tente de se libérer de l’emprise du diable pour accéder à la transcendance. Cet autre conflit a été inspiré à Green par une querelle entre jésuites et jansénistes à propos de la grâce divine: les jansénistes affirmaient que la grâce était distribuée aléatoirement; ce qui induisait que quiconque en était dépourvu s’évertuait en vain à faire le bien.

Grâce au mélange improbable mais réussi de mythologie païenne et de culture chrétienne, le conte moral de Green trouve une résolution à la fois poétique et spirituellement stimulante. Dans une même logique de conciliation, la mise en scène est simultanément classique et moderne, ascétique et séduisante, tout en réservant son lot de surprises, comme cette étrange séquence musicale en enfer dont les décors expressionnistes ont été construits par Astrid Tonnelier, la décoratrice de Bertrand Mandico. Il y a aussi un effet inimitable qui vient de la façon non conventionnelle dont Green dirige ses acteurs. Il a trouvé que la règle qui interdit le regard caméra empêche de capter la sincérité du personnage et il donc décidé d’enfreindre cette règle. Incidemment, c’est ce même raisonnement qui a inspiré au documentariste Errol Morris d’inventer un système de prise de vues permettant grâce à un jeu de miroirs sans tain de capter le regard de l’interviewé, avec des résultats exceptionnels. De la même façon, le résultat chez Green est un peu déroutant, surtout dans le contexte d’une conversation en champ contrechamp. Mais, avec l’habitude, ou oublie l’artifice pour ressentir une émotion inhabituelle. G.D.

QUI ÊTES-VOUS, EUGENE GREEN?
Eugène Green, né le 28 juin 1947 à New York, est un cinéaste, écrivain et dramaturge français d’origine américaine. Installé en France à la fin des années 1960, il fonde à la fin des années 1970 une compagnie de théâtre baroque, le Théâtre de la Sapience, avec laquelle il essaie de restituer sur scène la diction de l’époque baroque. À la fin des années 1990, il se lance dans le cinéma avec un premier film, Toutes les nuits, réalisé en 1999 et sorti en 2001, inspiré de L’Éducation sentimentale. Il continue au cinéma avec Le Monde vivant (2003) et surtout Le Pont des Arts (2004). Suivent La Religieuse portugaise (2009), La Sapienza (2014) et Le Fils de Joseph (2016), ces deux derniers avec Fabrizio Rongione.

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