[LE PREMIER COUP DE CĹ’UR CHAOS DE 2019] Lentement mais sĂ»rement, on tombe raide-dingue de Asako I&II, film rĂŞveur d’amour dans l’âme, adaptĂ© d’un roman de Tomoka Shibasaki. Rien n’est Ă©vident sur le moment; pourtant, de manière irrĂ©sistible, cette merveille finit par vous hanter, ne plus vous quitter. C’est le double-effet Asako: une première lecture euphorisante d’un amour qui gonfle le cĹ“ur et donne des ailes; une seconde dĂ©chirante d’un amour manquĂ© qui obsède, qui brĂ»le ce qui restait de certitudes et qui finit par Ă©teindre la flamme. Après Senses (Happy hour), film-fleuve de plus de cinq heures mixant Rivette, Rohmer et Ozu, le surdouĂ© Ryusuke Hamaguchi (40 ans) raconte l’histoire d’une japonaise qui soumet le monde Ă  son regard (et donc Ă  sa singularitĂ©), follement Ă©prise d’un jeune homme beau et cultivĂ©, libre et mystĂ©rieux (Baku) qu’elle rencontre dans la rue – une sĂ©quence inaugurale mĂ©morable de coup de foudre romantique. Mais celui-ci rappelle que l’amour peut ĂŞtre aussi sĂ©duisant qu’un leurre. Il disparaĂ®t du jour au lendemain sans la prĂ©venir, la laissant sous le choc. Et le film comme son hĂ©roĂŻne ne s’en remet pas, adoptant le rythme du somnambule figĂ©, incapable de bouger dans la nuit noire de son dĂ©sespoir. Deux ans plus tard, alors qu’elle est partie s’installer Ă  Tokyo, Asako rencontre un autre homme, Ryohei, sosie troublant de Baku, son amour perdu. Il lui ressemble certes comme deux gouttes d’eau mais sa personnalitĂ© s’avère aux antipodes: disons, pour ĂŞtre poli, qu’il est plus conventionnel – en somme plus prompt Ă  porter un impermĂ©able qu’Ă  faire du skateboard. Elle dĂ©cide de vivre avec ce double moins rock’n’roll, histoire de se consoler, quand Baku rĂ©apparaĂ®t dans sa vie pour venir la chercher (ce qu’il lui avait promis avant de disparaĂ®tre). Son apparition au restaurant, tel un visiteur fantomatique revenu planter le couteau dans la plaie, se rĂ©vèle aussi impromptue que sa disparition. Que faire? Repartir Ă  zĂ©ro sur une autoroute avec celui qui demeure la source de tous les troubles ou alors prĂ©fĂ©rer une relation plus durable avec un autre Ă  qui, selon la bonne formule de ce cher DostoĂŻevski, l’on ne donne pas le droit de nous persĂ©cuter.
On l’a dit et on le redit car c’est important, le film dĂ©marre par un coup de foudre sublime qu’il ne faut manquer pour rien au monde. Un Ă©clair dans le ciel gris qui donne Ă  voir la vie en rose, une illumination pop Ă  base de pĂ©tards et de synthĂ©s, un Ă©clat de romantisme aux allures de feux d’artifices. Et passĂ© ce climax d’Ă©motions, le rĂ©cit ne fera que raconter de la façon la plus cocasse, la plus juste et la plus Ă©mouvante, comment chacun se rĂ©vèle prisonnier de son premier amour, de ses premières fois et donc comment les fantĂ´mes d’amour hantent pour toujours (surtout lorsqu’ils disparaissent sans crier gare). Mais il raconte aussi quelque chose de non moins Ă©mouvant: comment un homme ordinaire de chez ordinaire, celui qui ressemble comme deux gouttes d’eau au prince charmant et donc Ă  cette illusion parfaite, va tenter par amour de ressembler Ă  son modèle, de façon ahurie, maladroite, touchante. Un autre climax Ă©motionnel surgit une fois encore quand on ne s’y attend pas, lors d’un tremblement de terre annulant une reprĂ©sentation oĂą Ryohei s’Ă©tait rendu pour capter l’attention de Asako. L’Ă©change de regard qui suit entre Asako et Ryohei, rĂ©unis au milieu d’une foule Ă©vacuant en silence, constitue un autre tremblement de terre. Asako I&II est un film de cinĂ©phile, bien sĂ»r: il y a du Rohmer dans ce portrait d’indĂ©cise aveuglĂ©e puis clairvoyante prisonnière de ses battements de cĹ“ur; il y a bien sĂ»r aussi du Hitchcock pour la figure du dĂ©doublement et le suspense affectif qui en dĂ©coule (Sueurs froides), il y a surtout une façon claire de cadrer, de filmer le mystère et de le rendre accessible Ă  tous. Une poignante mĂ©lancolie, lĂ©gère comme une plume, qui n’appartient qu’Ă  son auteur, une façon subtile de nous montrer comment avec le temps va, chacun passe d’un amour-passion-post-ado musical-pĂ©taradant, rose comme licorne magique, Ă  une autre forme d’amour en chantier, oĂą le romantisme se niche ailleurs: regarder une rivière boueuse et trouver ça magnifique parce qu’on regarde dans la mĂŞme direction, qu’on est bien ensemble, pleins d’une sagesse apaisĂ©e. Et tant pis s’il y a moins de passion, ça fait moins mal: Asako va lĂ  oĂą le ciel est dĂ©gagĂ© et le soleil radieux. Aux aguets d’un nouvel Ă©clair. Asako I&II Ă©tait prĂ©sentĂ© l’annĂ©e dernière au Festival de Cannes, il en est reparti inexplicablement bredouille. Peut-ĂŞtre parce que cet amour de film ne se donne pas immĂ©diatement. Comme le suggère son titre, Asako I&II se voit deux fois.

ROMAIN LE VERN

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