[MARCHE OU CREVE] Le concept? Mads Mikkelsen + l’étendue glacée de l’Arctique. Le résultat? Un survival lo-fi, modeste et glaçant, un film ultra-physique qui te cloue à ton siège et te frigorifie jusqu’aux os. Quand Arctic commence, le héros – qui n’a pas de nom – est en train de creuser la glace, dégager des pierres. Un travail titanesque, incompréhensible, inutile? Le crash de son avion a déjà eu lieu, on ne sait même pas quand, il est prisonnier des éléments, mort en sursis, espérant l’arrivée des secours, de quelqu’un, comme un des héros tragiques d’En attendant Godot. Perdu dans un environnement hostile, un enfer blanc où la température peut descendre jusqu’à –70°. Pourtant, le rescapé creuse encore, toujours, enlève une pierre, une autre… Il regarde sa montre, s’arrête et s’éloigne enfin vers la carcasse d’avion qui lui sert d’abri, repère intra-utérin balayé par les vents. La caméra s’élève soudain et dévoile dans un plan divin – qui évoque la «vue de Dieu» dans Les Oiseaux d’Alfred Hitchcock – ce que faisait ce survivant de l’extrême depuis des heures: écrire un S O S géant en faisant apparaitre la terre noire sous la glace.

Signé du réalisateur Brésilien Joe Penna, venu du court et du clip, Arctic est à l’image de cette magnifique ouverture. Simple, incroyablement efficace, élégiaque, avec in fine, une puissance tellurique, une majesté, qui dépasse la simple somme de tous les plans. Pourtant, Penna refuse l’esbroufe, le spectaculaire, les coups de théâtre ou les loups géants mangeurs d’homme comme dans l’épatant En territoire des loups. Il y a bien un ours polaire qui bloque l’entrée d’une caverne, mais ce qui intéresse Joe Penna, c’est de filmer le silence, l’horizontalité de cet océan de glace, cette nature morte et dangereuse et le visage en gros plan de Mads Mikkelsen. Ce qui se passe alors sur l’écran est sublime car Penna filme son visage comme un paysage, un paysage ravagé, abîmé, perdu, mais avec une invraisemblable lueur dans l’œil, l’étincelle de vie.

Entre le théâtre Nô, All is lost ou La Route, le roman post-apocalyptique de Cormac McCarthy, Arctic est quasiment une œuvre muette et Mikkelsen, plus christique que jamais, illumine le film de sa beauté païenne et de son regard de viking. Il pêche, marche sur la glace, soigne ses engelures, gravit des montagnes, tente de récupérer des outils: il ne parle pas, ne joue pas, il n’a pas dialogue, pas de partenaire, juste une succession de gestes automatiques pour survivre. La quintessence de la condition humaine: avancer, tomber, se relever, continuer à avancer. Marche ou crève. Marche et crève. Quand l’hélico qui venait le secourir se crashe à son tour, Mikkelsen sauve une pilote, avec une sale blessure à l’abdomen et qui passera tout le restant du film sanglée dans un duvet, muette elle-aussi. De naufragé, il se métamorphose en ange gardien et le survival se transforme alors en une belle réflexion sur l’humanité et la compassion, le tout sans psychologie à deux balles ni emphase (mais avec quand même, gros bémol, une B.O. new age assez horripilante). A l’arrivée, Arctic est donc une excellente nouvelle, un film d’aventures et un drame existentiel, un film qui glace les os et réchauffe le cœur. Chaudement recommandé.

MARC GODIN

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