[VERS L’INFINI] Cette année marque le cinquantième anniversaire de la célèbre mission Apollo 11, celle promise par le président John F. Kennedy dans son discours du 25 mai 1961: déposer un homme sur la Lune et revenir sur Terre, avant la fin de la décennie. Réalisé à partir d’images 70MM inédites récemment découvertes et plus de 11 000 heures d’enregistrements audios, le documentaire se veut immersif, spectaculaire, permettant de revivre l’un des plus grands évènements de notre histoire pour fêter tout ça. C’est surtout un film de montage monstrueux retraçant par des images inédites un évènement qu’on connait tous. C’est ici que l’ambition du film se porte: montrer à l’écran une nouvelle manière de voir cette mission, cette aventure humaine. La lourdeur prétentieuse du projet du film se substitue à la mission elle-même (Apollo 11). Si le film n’est jamais puissant qu’espéré – quoique bien captivant dans l’ensemble –, on ne peut que s’incliner devant sa maitrise et son «expérience cinématographique». Depuis les années 60, et précisément dans en 1969, la société américaine est particulièrement placée sous l’emprise de l’image (télévisuel, photographique et de cinéma). Le film montre à plusieurs reprises les dispositifs de caméras mises en place, ou encore le public muni d’appareil-photo ou de caméra super 8 scrutant avec attention l’évènement. C’est aussi précisément dans cette idée de l’image de l’époque que réside toute la beauté du doc: celle de nous faire un (re)vivre en 2019 un évènement principalement télévisuel sous l’effigie du cinéma, et purement du cinéma. Miler s’affranchit des codes télévisuels, il n’y a pas d’interview ni de voix-off trop explicative, pour justement en ingurgiter les codes cinématographiques. Il suffit de voir les points de similitudes entre Apollo 11 et First Man de Damien Chazelle pour comprendre cela.

Ce qui est fort, c’est que le film suscite encore de la tension alors que nous savons précisément tout ce qu’il s’y passe. De ce point de vue-là, le film possède la brillante idée de mettre dans le coin de l’écran différentes informations, comme le compte à rebours des évènements (15 minutes avant le décollage, etc.). Cette tension constante joue avec cette impatience du public. Nous sommes impatients de voir la fusée décoller, comme nous sommes impatients de voir le premier pas sur la lune. Outre le rythme incroyable et l’écriture exceptionnelle de Miller composant son film à base d’image d’archives, et seulement d’image d’archives, le film rend capable l’émerveillement. Le geste de cinéma devient l’écho de nos rêves, celui du grand spectacle. Méliès était le premier à se poser sur une lune (ici fictionnel); en 2019, il est possible de retrouver cela sur grand écran (très grands écrans, car il sera diffusé en Imax!) et en très haute définition. La haute qualité – qui nous fait croire que les images ont été prises hier – trace le chemin vers la clarté et le détail. Elle devient le concept heuristique dont est éclairé le film. La science et l’art sont peut-être deux moyens de découvrir dans l’univers et en nous-mêmes ce qui nous échappe, afin de combler notre besoin de transcendance. Le film renvoie à une vision nostalgique de cette période.

L’infiniment grand n’a-t-il pas besoin de l’infiniment petit pour prendre toute sa mesure? Si First Man se concentrait sur son personnage principal – transformant la quête spatiale en une quête intimiste, l’idée que les grands espaces vertigineux permettent comme dans Gravity d’émouvoir en captant le microcosme de l’être –, Apollo 11 se distingue par sa nature à vouloir filmer la foule, une nation et le monde, les Hommes. Et ce travail collectif. Comme le titre l’indique, il ne s’agit pas d’un documentaire sur Neil Armstrong, ou de ses collègues, mais bien de cette mission même – de la fusée à ces ordinateurs, des experts au public humain, et surtout de ces caméras. Une mission montrant alors le travail de groupe «their flight climaxed centuries of dreaming and months and years of planning and training» (écho au film, et au cinéma lui-même?). Le film se concentre essentiellement sur la réception de l’homme face à cet évènement. Les Américains venus avec leur voiture pour contempler le décollage, les spécialistes scrutant attentivement les écrans de contrôle, les astronautes devant la beauté de la lune: «La vue est magnifique ici. Une magnifique désolation». C’est alors que les plus belles images du film sont celles d’une foule totalement émerveillée devant le décollage effervescent de la fusée. Le décollage est probablement la meilleure séquence du film, une leçon de montage pur Le film retrace l’entièreté de la mission du lancement au retour des hommes sur terre – la rentrée dans l’atmosphère et les éclaboussures figure dans les images les plus saisissantes du métrage. On pourrait rapidement (et seulement) juger le film de n’être qu’une apparente parabole patriotique (ah, le retour triomphant du héros vainqueur du rêve de la conquête spatiale des Américains), cela n’est pas totalement faux, mais cela serait réduire le cÅ“ur du film: la bonté et la volonté de l’esprit humain de travailler ensemble. Il y a l’idée constante de revenir à faire croire en l’impossible, dans un écrin optimiste – de traduire la possibilité à prendre pied en la volonté et ne pas oublier l’émerveillement en ces temps ténébreux.

THEO MICHEL

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