Georges et Anne sont octogénaires, ce sont des gens cultivés, professeurs de musique à la retraite. Leur fille, également musicienne, vit à l’étranger avec sa famille. Un jour, Anne est victime d’une petite attaque cérébrale. Lorsqu’elle sort de l’hôpital et revient chez elle, elle est paralysée d’un côté. L’amour qui unit ce vieux couple va être mis à rude épreuve.

Après avoir longtemps réfléchi sur la déréalisation de la violence, la loi et la pulsion et signé des films controversés (Funny Games), considérés par ses admirateurs comme de formidables expériences de cinéma et par ses détracteurs comme du non-cinéma, de la dissertation et de la punition, Michael Haneke arrête de jouer les maîtres d’école et réalise un film en apparence différent de ses précédents longs métrages. En l’occurrence, il s’agit d’un film d’amour à mort, qui traduit un complexe état des choses avec une incroyable simplicité, se révèle très doux sur un sujet extrêmement dur, explore un tabou (la vieillesse, les souvenirs qui s’évaporent, les visages familiers qu’on ne reconnaît plus) sans le moindre gramme de complaisance et de pathos. En fait, Haneke retrouve la veine de Code Inconnu (2001), son film le plus «humaniste» construit comme une chronique polyphonique sur la communication, le seul où il maniait autre chose que le malaise social, l’horreur hors-champ et la théorie en privilégiant l’instinct et les cruelles lois du hasard. Sur ce coup, il exploite une combinaison parfaitement au point, dans le style comme dans la substance.

Au départ, le réalisateur Autrichien détaille le quotidien d’un couple dans la routine d’un appartement parisien bourgeois. Puis, imperceptiblement, il sonde le vacillement, scrute le cloisonnement progressif : la peur du monde extérieur, l’angoisse de la mort, le refus de voir les autres, les cauchemars en pleine nuit… Lorsque Anne (Emmanuelle Riva) devient paralysée, c’est le début de la fin. Tout ce qui était synonyme de plaisir devient insoutenable : Schubert, déjà une obsession bégayante dans La Pianiste, ne séduit plus. Les rares visites (un concertiste ancien élève de madame, la fille – Isabelle Huppert, évidemment ! – et le gendre) provoquent embarras. La seule chose qui la réconforte, c’est d’entendre la voix de Georges, son époux (Jean-Louis Trintignant), d’ailleurs magnifiquement mise en valeur.

Amour, par ailleurs sublimement photographié (Darius Khondji chez Haneke, vous ne rêvez pas), ne serait sans doute pas aussi puissant sans ses deux interprètes principaux : Emmanuelle Riva, magnifique fantôme d’amour, filmée sous toutes les coutures, et évidemment Jean-Louis Trintignant, qui avait déserté les écrans depuis presque une décennie. Ce couple de cinéma érudit, à l’abri de la violence du monde, à travers lequel on peut créer de correspondances avec d’autres cinéastes et d’autres cinémas, est d’une élégance folle et d’une beauté inouïe. On les regarde s’éloigner en retenant sa respiration. Face à ces deux comédiens géants, Haneke se fait presque petit : il filme tout, n’élude rien des corps comme du délabrement physique et moral, ose même des pistes fantastiques (une séquence nocturne onirique et la présence mystérieuse d’un pigeon) et n’a peut-être jamais été aussi délicat, sensible, nuancé. Mieux : il semble totalement dépassé et submergé par l’émotion.

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