Paul, un jeune adolescent solitaire, vit à côté d’un hôpital psychiatrique. Un jour, il fait la connaissance de Gloria, une jeune fille de son âge. «Il n’y a que l’amour qui vaille la peine» nous confiait le beau Fabrice à l’Etrange Festival. Cette phrase fait écho à un échange qui par deux fois est asséné dans Adoration par Gloria à Paul:
«– Tu ne me quitteras jamais? 
– Non
– Alors je t’aimerai toujours.» 
Et effectivement, c’est d’amour dont il est question dans Adoration. Il y en a tellement qu’il en devient presque une matière palpitante et invisible qui entoure nos deux protagonistes principaux (Thomas Gioria et Fantine Harduin, tous deux excellents). Un amour débordant, maladroit, passionné. Un amour qui élève, tout en plongeant au plus profond dans l’abîme du chaos et de la déraison. Là où, dans les ténèbres, on pense pour l’autre et on respire pour deux. Ne vous attendez cependant pas à une dissertation pompeuse durant 1h40. Dans le cinéma sensoriel de Fabrice du Welz, les thèmes abordés font corps avec la matière même. Il s’agit d’un des rares réalisateurs actuels à faire la part belle à l’expérimental pur transcendant un scénario plus dans les normes. Et comme il s’agit d’explorer encore une fois des sentiments aussi forts qu’indicibles, eh bien, on crie, on court, on frappe. Les traces laissées sur les corps et les esprits se confondent, car quand on est amoureux, c’est merveilleux. Mais pas que. Pour sûr il y a du Ingmar Bergman et du Nicolas Roeg dans l’œuvre de Du Welz. Et c’est pas des salades. 

Beaucoup ont dit, notamment au sein de la rédaction chaos, qu’Adoration était le film le plus tendre et le plus sensible de son auteur. Ajoutons qu’il s’agit aussi de son film le plus lumineux. Une lumière noire dans tout ce qu’elle implique de contradictoire. Selon votre humeur au moment du visionnage du film et selon votre propre vécu, vous devriez réagir fort différemment devant Adoration et il vaut mieux le regarder avec les yeux d’un enfant pur qui croit potentiellement à tout plutôt qu’avec les yeux d’un adulte cynique se pensant (à tort) trop vieux pour ses conneries. Bien entendu, cela est plus complexe, le film étant un savant mélange de dosage onirique et de visions dérangeantes. Soit un vrai conte en soi. Le voyage physique et psychique qu’entame le jeune couple fugitif est bien trop grand pour ses épaules encore frêles, mais la foi du garçon en sa bien-aimée et «l’adoration» qu’il lui porte les font avancer ou du moins progresser. De forêts en tunnels, de rencontres en expériences (dont une mystique avec le génial Benoit Poelvorde), toute l’histoire vous sera racontée à travers les yeux aveugles de la passion et par une mise en scène épousant complètement cette sensation troublante quand elle vous arrive sur le coin de la gueule sans prévenir. Le travail sur le son et l’image est comme toujours d’un très haut niveau et Fabrice sait obtenir ce qu’il veut de la part de ses talentueux collaborateurs qui épousent parfaitement les visions qu’ils cherchent à mettre en scène.   

Certains novices au cinéma de Du Welz trouveront peut-être le film trop lent voire austère dans sa mise en scène radicale et peut-être eut-il fallu deux trois bouffées d’humour supplémentaires pour retrouver cette veine tragico-grotesque que le réalisateur a toujours su distiller par le passé. D’autant que la paranoïa du personnage de Gloria pour les poules devrait vous convaincre du potentiel comique monstre de Fantine Harduin. C’est juste histoire de ne pas suffoquer. Mais c’est broutilles: nous voilà réellement devant la sortie cinématographique la plus singulière du début d’année 2020 et il serait fort dommage de ne pas vous laisser emporter avec les deux petits tourtereaux dans cette cavale sentimentale. Peu importe la sensation qui vous habite durant la projection, le film déposera sur votre esprit un souvenir singulier. Quelque chose qu’il vous sera difficile d’exprimer. Alors oui, comme toutes les premières fois, cela risque de piquer un peu mais allez-y, foncez. Un peu de douleur n’est rien contre beaucoup de plaisir. G.C.

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