Après Au revoir, là-haut (2017), dont l’ambition et la complexité technique le mettaient sur un pied d’égalité avec Jean-Pierre Jeunet, Albert Dupontel revient au présent avec Adieu les cons, une farce cruelle qui rappelle cette fois l’influence de Kervern et Delépine, chez qui il jouait un salarié en burnout dans Le grand soir (2012). Il arrive à près la même chose à JB, son personnage dans Adieu les cons: après avoir passé 18 mois à mettre au point un programme informatique contrôlant la sécurité de son entreprise, il apprend qu’il va être remplacé par quelqu’un de plus jeune, mais avant d’être mis au placard, il devra former son remplaçant et lui livrer la clé de son travail.

Fou de rage et de dégoût, JB décide de se suicider dans son bureau en laissant un message sur son ordinateur qui se termine par la phrase du titre. Naturellement, il se rate, mais le coup de feu part dans le bureau d’à côté où Suze Trappet (Virginie Efira) perdait son temps auprès d’un bureaucrate pour essayer de retrouver la trace de son fils qu’elle a été obligée d’abandonner quand elle avait 15 ans. Il faut préciser qu’elle vient d’apprendre qu’elle est atteinte d’une maladie incurable et que ses jours sont comptés. Les circonstances vont obliger les deux, l’un qui ne veut plus vivre, l’autre qui ne peut plus, à collaborer pour échapper à la police, retrouver le fils de Suze, et accessoirement disculper JB.

En route, ils rencontreront divers spécimens d’humanité, ceux qui leur viennent en aide étant des bras cassés ou considérés comme tels, mais leurs supposés défauts se révèleront des atouts inattendus. De l’autre côté, les dirigeants et leurs laquais sont au service d’une logique qui tourne à vide dans le seul but de perpétuer le mouvement. Victimes ou responsables, ils soulèvent des sujets contemporains et sensibles comme le burn-out, les maladies professionnelles, le handicap, le suicide, que Dupontel traite avec un flair particulier pour détourner le pathos à coup de burlesque. Comme dans Effacer l’historique, il s’en prend aussi à l’automatisation qui isole, réduit les interactions humaines, et aggrave l’addiction aux ordinateurs et aux téléphones portables. Mais Dupontel se déchaîne avec une agressivité particulière contre la police, dont les représentants sont figurés systématiquement par des brutes stupides, dressés comme des chiens pour aboyer, traquer, mordre, mutiler et tuer.

En contrepoint, et à la façon de Sam Lowry et de quelques électrons libres de Brazil (Terry Gilliam (1985), auquel Dupontel rend ostensiblement hommage, les réfractaires résistent comme ils peuvent. JB d’abord, dont la virtuosité informatique finit par servir la cause commune. Il y a aussi Mr Blin (Nicolas Marié), un aveugle optimiste qui se révèlera plus lucide et «utile» que beaucoup de bureaucrates. Ou encore l’accoucheur (Jackie Berroyer) dont l’amnésie symptomatique semble devoir moins à Alzheimer qu’à l’usage excessif de mémoire artificielle imposé par le mode de vie moderne. Virginie Efira, excellente, porte tout le film vers une scène d’autant plus risquée qu’elle est attendue. Mais au lieu de se réduire à une réunion potentiellement embarrassante, elle résulte d’un stratagème astucieux qui permet non pas de boucler une histoire qui n’a jamais eu lieu, mais d’en démarrer une nouvelle avec des personnages frais et pas encore trop abîmés. Et ça marche à fond!

Dupontel s’affirme émotionnellement proche de son personnage d’inhibé dépressif, mais il y a aussi chez l’auteur et réalisateur une force de conviction qui infuse tout le film avec un mélange paradoxal de pudeur et de franchise presque brutale. Les risques qu’il prend sont compensés par une maîtrise totale de l’image et du récit. Il ne tourne jamais autour du pot, il sait exactement ce qu’il veut obtenir, chaque scène appelant la suivante à un rythme soutenu qui aboutit à une durée idéale d’une heure trente. Le résultat est d’une force unique dans le cinéma français. G.D.

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