Dahai, mineur exaspĂ©rĂ© par la corruption des dirigeants de son village, dĂ©cide de passer Ă  l’action. San’er, un travailleur migrant, dĂ©couvre les infinies possibilitĂ©s offertes par son arme Ă  feu. Xiaoyu, hĂ´tesse d’accueil dans un sauna, est poussĂ©e Ă  bout par le harcèlement d’un riche client. Xiaohui passe d’un travail Ă  un autre dans des conditions de plus en plus dĂ©gradantes. Quatre personnages, quatre provinces, un seul et mĂŞme reflet de la Chine contemporaine : celui d’une sociĂ©tĂ© au dĂ©veloppement Ă©conomique brutal peu Ă  peu gangrenĂ©e par la violence.
RĂ©aliser des films comme “A Touch of Sin” rĂ©clame des couilles en acier. Jia Zhang-Ke paye actuellement le prix cher (censure en Chine et interdiction des mĂ©dias d’Ă©voquer le film). Bien sĂ»r, cette censure ne suffit Ă  faire un argument pour dĂ©fendre ce film qui, de toute façon, n’a besoin d’aucune commisĂ©ration. Il est suffisamment grand pour se dĂ©fendre tout seul. Restons-en aux arguments de cinĂ©ma. Dans ses documentaires comme ses fictions, Jia Zhang-Ke (“Xiao Wu, artisan pickpocket”) ne parle que d’une Chine en pleine mutation avec les rĂ©percussions sur les mal lotis, les plus pauvres, notamment ces populations de l’intĂ©rieur, obligĂ©es en masse de devenir des migrants dans leur propre pays pour trouver du travail dans les villes cĂ´tières. Il a toujours sondĂ© les ravages du libĂ©ralisme sauvage, le malaise et le dĂ©labrement en suspens.
Soutenu par Office Kitano, le cinĂ©aste n’a peut-ĂŞtre jamais rĂ©alisĂ© un film aussi physique, conçu dans l’action et la violence, travaillĂ© par le dĂ©sir de dire les choses directement : “Avant dans mes films, je m’attachais plus Ă  relater le quotidien. Dans celui-ci, j’avais envie d’aller plus dans l’extrĂŞme. Avec le dĂ©veloppement fulgurant de la sociĂ©tĂ© chinoise, il y a beaucoup d’exemples de choses qui deviennent extrĂŞmes et, qui dit extrĂŞme, dit violence“.
Quatre portraits marquĂ©s par la tragĂ©die (un mineur, une masseuse, un travailleur migrant, un assassin itinĂ©rant) dessinent l’Ă©tat du pays entre campagnes tristes et villes-champignons. Le titre “A Touch of Sin” fait rĂ©fĂ©rence Ă  “A Touch of Zen” (King Hu, 1969), un classique des arts martiaux, illustrant la particularitĂ© des films martiaux : les chevaliers subissent certaines pressions, utilisent la violence pour s’en protĂ©ger et ce mĂŞme esprit chevaleresque anime certains individus dans la sociĂ©tĂ© actuelle.

En partant de faits rĂ©els, Jia Zhang-Ke montre comment des hommes et des femmes ont Ă©tĂ© obligĂ©s d’agir en monstres et de renoncer Ă  leur vie pour se libĂ©rer de leur condition sociale, seuls contre tous. “Au dĂ©but, je pensais qu’il s’agissait de cas individuels, avoue-t-il, mais leur frĂ©quence de plus en plus Ă©levĂ©e m’a fait rĂ©flĂ©chir, me demander pourquoi des gens ordinaires se retrouvent dans des situations de crise et sont obligĂ©s d’y rĂ©pondre par des actes violents“.

Programme a priori cafardeux sur le papier ; et, pourtant, ici, tout brĂ»le, consume, bouleverse. Tout devient terrible et Ă©vident, surprenant, mĂ©lancolique, mĂŞme parfois burlesque. L’urgence autorise tout. La fluiditĂ© du montage et l’Ă©lĂ©gance des plans, aussi.

“A touch of sin” a Ă©tĂ© distinguĂ© au dernier Festival de Cannes par le jury prĂ©sidĂ© par Steven Spielberg, glanant un prix du scĂ©nario. Il faut souligner aussi la virtuositĂ© de la mise en scène et la photo du chef opĂ©rateur Yu Lik-Wai qui transcendent tout ce qui en apparence pourrait sembler dĂ©monstratif. Il ne s’agit pas lĂ  d’un Ă©nième film-choral aux destins croisĂ©s. Le parcours a beau ĂŞtre escarpĂ© pour tous les pĂ©cheurs, des mĂ©tamorphoses fantasmĂ©es sont possibles (devenir une hĂ©roine de kung-fu en pleine agression), comme les mises en abyme et les visions hallucinĂ©es d’animaux libres (serpents insidieux) ou libĂ©rĂ©s (cheval fouettĂ© au sang par un maĂ®tre fou).

A la fin, il se produit quelque chose d’inattendu, de l’ordre de la fĂ©licitĂ©, agissant sur tout le monde, spectateurs y compris. C’est beau comme un mirage, mĂ©lancolique comme une stase. Et Jia Zhang-Ke de s’adresser au monde entier, dans un langage simple, accessible et universel.

Si la censure n’a pas fait barrage au tournage, “A touch of sin” n’est toujours pas sorti en salles. “Ce qui m’importe, c’est que ce film soit vu par le maximum de gens en Chine et dans le monde, faire en sorte qu’il fasse naĂ®tre des discussions, suscite des rĂ©actions. Ce serait le plus grand des bonheurs“, confiait-il au dernier Festival de Cannes. Mission accomplie. Film majeur.

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