Que le noir est lumineux lorsqu’il est bien filmé. Bekzat est un jeune policier qui connait déjà toutes les ficelles de la corruption des steppes kazakhes. Chargé d’étouffer une nouvelle affaire d’agressions mortelles sur des petits garçons, il est gêné par l’intervention d’une journaliste pugnace et déterminée. Les certitudes du cow-boy des steppes vacillent.

Du cinéma chaos frappé comme on aime. Adilkhan Yerzhanov, dont la carrière est peu visible depuis La Tendre Indifférence du monde (2018), revient avec A Dark, Dark Man, long-métrage ayant fait forte sensation à L’étrange Festival et où il organise ses souvenirs d’enfance, des images de la steppe kazakhe et une réflexion sur la loi et l’ordre, autour d’un événement qui fait vaciller une province: un énième jeune garçon est brutalement assassiné par un tueur en série. A cause des malversations de voisins et avec la complicité d’une justice corrompue, un innocent est de nouveau emprisonné.

S’il manque la sensualité qui faisait la beauté de son film précédent, ce dernier mû par un sentiment de révolte mais toujours habité par la grâce a quelque chose d’émouvant. Pas seulement parce que Yerzhanov filme ses origines, natif de Djekazgan, mais parce qu’il met le roman patriotique et la réalité en perspective avec l’Histoire d’un pays qui n’a jamais servi d’autres intérêts que ceux d’un état étranger. Le village à l’architecture soviétique où tout se noue représente moins un héritage, au sens matériel et bourgeois, qu’une fondation, une chose qui tient les êtres ensemble depuis le passé jusqu’au présent, et qui permet de faire Histoire. Yerzhanov est préoccupé par ce que son pays va léguer à ses enfants et petits-enfants: le sentiment de justice, la connaissance, la raison.

Dans ce «film noir» où tous les personnages semblent jouer un rôle, Ariana, une journaliste étrangère, déguisée en Bogart, débarque dans cette province du Kazakhstan pour comprendre le sens et l’origine de certaines irrégularités dans les enquêtes. Ses interlocuteurs sont policiers, mais pourraient aussi bien être facteurs ou éleveurs de bétail tant la machinerie théâtrale est élaborée. Au XVIIIe siècle, lorsque Catherine II visita la Crimée, les autorités eurent l’idée d’ériger de luxueuses façades en carton-pâte pour masquer la pauvreté des villages. Sans déroger à cette tradition, les policiers de cette province maquillent les cadavres et décorent les scènes de crime pour donner l’illusion d’une rigueur dans l’exercice honorable de l’application des lois.

Le film tourné à 90% en lumière naturelle, la duperie est d’autant plus forte que les paysages brillent d’une justesse impeccable, d’ordinaire réservée aux documentaires. La steppe n’est pas filtrée par quelconque ustensile de genre. Au contraire, elle est délivrée avec rectitude, donnant aux hommes une porte de sortie si l’un d’eux se dévoue à la vertu. Il suffirait qu’un des acteurs de cette supercherie arrête de jouer pour que l’Histoire change. Le détective Bekzat représente cet espoir – pour que la réalité se libère enfin de toute fiction. S.R.

Pour aller plus loin dans le chaos: Adilkhan Yerzhanov, Kazakh Chaos

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