L’horreur anglaise n’a pas été aussi bonne depuis The descent (Neil Marshall, 2005). Avec 28 semaines plus tard, suite-surprise du 28 jours plus tard de Danny Boyle, le cinéaste espagnol Juan Carlos Fresnadillo met en scène un remarquable film d’horreur aux images chocs et aux idées percutantes. Mieux vaut vous préparer à la claque.

Pour la suite de son excellent 28 jours plus tard, Danny Boyle a eu la bonne idée d’opérer en tant que co-producteur et de céder sa place à l’Espagnol Juan Carlos Fresnadillo, auteur du très estimable Intacto. Les deux épisodes se complètent idéalement par des styles visuels, des enjeux dramatiques et des préoccupations socio-politiques dissemblables. Ironiquement, l’Espagnol souligne sa nationalité importée à travers les enfants d’un couple anglais qui reviennent sains et saufs d’un long périple ibérique. Certaines figures de style sont identifiables : le monologue du père incarné par Robert Carlyle tiraillé entre des sentiments ambivalents (amour pour ses enfants, culpabilité par rapport à sa femme, haine pour son égoïsme couard) évoque celui de Max Von Sydow sur la chance dans Intacto. Derrière le metteur en scène doué, se cache une plume de talent qui plébiscite le mélange des genres. La substance de son premier long métrage était suffisamment intrigante pour tenir de différents genres (mélo, fantastique, thriller). Il applique la même recette dans 28 semaines plus tard en plaquant des effets horrifiques plus ou moins inédits comme l’alternance de silences avec des mouvements brusques de panique.

La répétition des plongées permet de constater l’état de Londres décimé en contrepoint aux inquiétudes d’une famille soudée par l’affection mais obligée de (se) tuer par instinct de survie. On pourrait arguer que c’est le même refrain dans tous les films de zombie mais le cinéaste formule des zones d’ombre qu’on ne découvre que progressivement. Il n’oublie pas pour autant que le spectateur est là pour s’amuser comme le prouvent la grande scène de l’hélicoptère qui zigouille efficacement tout plein de zombies ou la fameuse séquence de l’alerte rouge où des militaires sous influence US doivent tirer sur la foule sans faire de distinction entre les contaminés et les non contaminés. Par des détails de ce genre, Fresnadillo touche à une certaine immoralité en pointant du doigt la déshumanisation d’une société vouée à la perte. En cela, on est presque plus proche des Fils de l’homme d’Alfonso Cuaron qui se déroulait également à Londres que de la première version de Danny Boyle. C’est loin d’être un défaut.

La virtuosité première de ce second opus consiste à ce que le fan d’horreur se méfie de ses propres préjugés en tant que spectateur. Comme s’il l’invitait à une expérience nouvelle. Lorsque le silence et l’obscurité s’imposent, il est difficile de prévoir s’il s’agit d’une menace ou d’une fausse piste. Ce qui résume ce doute, ce sont les dix premières minutes du film, à couper le souffle, qui constituent un prologue suffisamment impressionnant pour mettre en condition. Ensuite, la mécanique ralentit la cadence pour réserver plus tard des surprises sanglantes. Au même titre que Cuaron (second point commun), Fresnadillo place l’enfance comme symbole de l’innocence dans une société phagocytée. Le fils de la famille est considéré comme le plus jeune du pays. Ça explique notamment la faculté avec laquelle les deux enfants pénètrent dans la zone interdite à la recherche de leurs propres souvenirs et des restes de leur mère. L’effet fonctionne à double tranchant: involontairement, ils deviendront les responsables d’une catastrophe monumentale dans un système a priori sécurisé et infaillible comme l’armée. Dès lors que l’horreur se propage à la vitesse éclair d’une renaissance de contamination, le réalisateur invite dans un survival électrisant où on ne sait plus où donner de la tête.

L’architecture scénaristique devient lisible: Fresnadillo est parti sur des bases solides voire éprouvés avant d’exploser toutes les conventions et donner du sang neuf. En toute logique, la dernière demi-heure constitue presque malgré elle un sommet d’intensité qui renvoie également à la noirceur implacable et la nervosité vitale des Fils de l’homme (troisième et dernier point commun). Dans une période de dépression générale où la population anglaise est confrontée à des menaces paranoïaques (actualité brûlante, surtout à Londres), le cinéaste rappelle que la vie mérite d’être vécue et conservée quoi qu’il en coûte. Les puristes devraient apprécier la faculté du prodige hispanique à rebondir sur une formule déjà dépoussiérée par Boyle en s’affranchissant radicalement de tout l’héritage écrasant de George Romero (les zombies carburent à toute vitesse). En creux, la parabole politique nourrie par le regard d’un étranger et nichée sous le divertissement pointe l’asservissement éternel de l’Angleterre pour les Américains bellicistes, représentés par l’armée venue à la rescousse. La charge antimilitariste était déjà tangible dans 28 Jours plus tard en sous-tendant que les militaires en groupe gouvernés par la violence pouvaient être plus néfastes que les zombies. Dans 28 semaines plus tard, la critique est plus générale et non moins virulente, affirmant les dysfonctionnements d’un mode social présupposé infaillible (la ville de Londres séparée en deux). Les invraisemblances du récit (pourquoi la femme n’est pas mieux surveillée?) sont justifiées par cette incompétence et les débordements, par une urgence d’apocalypse.

Heureusement, Fresnadillo ne cherche pas la dénonciation brute et donne autant d’importance à la psychologie qu’au physique en opposant le tourbillon urbain et la tragédie familiale, l’ombre et la lumière, le plein et le vide, le vacarme et le silence. Il ôte tout le vernis mélancolique du premier volet des rues désertiques de Londres avec son Cillian Murphy hagard ainsi que les résolutions miracles et autres bastons primesautières à la Resident Evil (l’hypothèse de l’immunisation). En revanche, de manière subtile, il a exploré toutes les formes d’horreur pour que le spectateur chevronné et insensible soit concerné par l’action (caméra infrarouge, oppression, noir, menace invisible etc.) en provoquant des répercussions modernes voire intemporelles. Comme si ça ne suffisait pas, il propose une alternative révolutionnaire en montrant un personnage contagieux dont la maladie n’engendre apparemment aucune dégradation physique et donc aucun signe visible à l’œil nu. Une idée géniale de scénario que l’on peut baptiser de «baiser de la mort» (à voir pour le croire) va bouleverser les données. Finalement, ce qui rattache les deux volets de la saga anglaise, c’est le thème musical de John Murphy réutilisé aux moments les plus opportuns. Fresnadillo n’a pas écouté les conseils de Danny Boyle – le réalisateur aurait souhaité qu’il utilise le premier morceau apocalyptique du nouvel album de Muse (Take a bow), sans doute oublié au moment de peaufiner la bande-son spatiale de Sunshine.

En faisant fi de toute obligation et en allant au bout de ses propres envies, Fresnadillo, qui n’a rien du yes-man opportuniste, a su transcender toutes les attentes pour imposer ses propres règles audacieuses. Inutile par exemple de s’attacher à un héros, ce qui n’est pas si fréquent dans le genre. Par la grâce de son talent, il signe la vraie claque de la rentrée qui non contente de foudroyer nos viscères pendant une bonne heure et demie, a l’impolitesse de ne pas répondre à deux trois questions louches. D’ailleurs, la conclusion est suffisamment ambiguë pour ne pas frustrer ceux qui avaient été déçus par celle du premier volet sans même zieuter la scène finale alternative disponible sur le dvd. Incidemment, elle laisse entrevoir un nouvel épisode. S’il est du niveau des deux premiers, l’ensemble devrait constituer une trilogie exceptionnelle.

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here