C’est peu dire que Corps à Coeur tient une place capitale dans la filmographie de Paul Vecchiali: «Il y a des films que l’on doit faire, sinon on en meurt». C’était une obsession de cinéphile, un fantasme de mélodrame que projetait le réalisateur de Change pas de Main, et qu’il eut toutes les peines du monde à financer et à tourner. Ce n’est pas un secret: dans l’art, la hargne fait des merveilles, et Vecchiali y signera son plus grand film, et n’ayant pas peur des mots, sans doute même son chef-d’oeuvre.

Tonnerre à à la Sainte-Chapelle: Pierrot croise le regard d’une femme plus âgée que lui, pourtant assis tout devant au concert, enroulée dans sa fourrure. Les foudres de l’amour et ses ténèbres en un générique transpercé par le Requiem de Fauré: l’annonce de quelque chose de grandiose et d’une douleur insondable. De fil en anguille, l’amoureux retrouve l’inaccessible, une pharmacienne solitaire et aisée, qui sourit bien mais n’a besoin de rien. Elle se laisse courtiser bien sûr, accepte un ou deux dîners, surprise par les bons mots de cet inconnu et sa passion pour la musique classique («Je ne croyais pas au langage de classe» avoue t-elle). Mais elle fuit devant l’obstination et le désir brûlant de cet homme fougeux, qui se consume alors qu’elle, avec son bagage, garde un calme olympien, ne court plus après les étreintes. Mais ce n’est que le début d’une étrange relation qui va connaître bien des changements.

Même si elle est évoquée, ce n’est pas tant la différence de classe ou d’âge entre le garagiste et la bourgeoise (s’en amusant même lors d’un jeu en terrasse) qui paralyse Corps à Coeur, car nous ne sommes pas dans Tout ce que le ciel permet (Douglas Sirk, 1955): c’est un film sidérant sur la maladie d’amour et ses ravages, ses mécaniques tristes et humaines (la déraison dans nos actes, l’impudeur des corps et des sentiments, la peur de l’abandon ou le grand plongeon qui éclabousse), sur les passions que l’on rêve et celles que l’on cache (l’incroyable déclaration du patron de Pierrot: «C’est dur d’aimer comme ça sans pouvoir le dire»), et celles que l’on vit aussi, qui embrasent tout sur leur passage. Et comme on reste au cinéma, terminer tout ça comme dans un opéra.

En haut, un couple de cinéma fulgurant et rare: Helène Surgère, muse du réalisateur, sans craintes et résolument royale, Nicolas Silberg, une des voix les plus chaudes du cinéma français, et comédien au magnétisme animal que Vecchiali érotise à loisir (le séducteur viril, paumé, aspergé d’Eau Sauvage et s’inondant les joues en écoutant Fauré). Les échanges sont splendides, drôles, déchirants, et l’amour des petites gens avec la description de ce quartier du Kremlin-Bicêtre, comme un film dans le film, respire l’amour du cinéma populaire que Vecchiali aime tant.

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