Honteusement sous-estimĂ©, Contes Immoraux, de Walerian Borowczyk, reste probablement son meilleur film et, disons-le carrĂ©ment, l’un des meilleurs films français jamais rĂ©alisĂ©.

PAR PAIMON FOX

Polyvalent, Walerian Borowczyk Ɠuvrait dans la peinture, le graphisme et la littĂ©rature, mais c’est surtout le cinĂ©ma qui l’a amenĂ© Ă  signer quelques films mĂ©morables. Son parcours? D’origine Polonaise, l’homme Ă  la camĂ©ra a Ă©tudiĂ© Ă  l’AcadĂ©mie des Arts de Varsovie dont il sort diplĂŽmĂ© en 1951 et a remportĂ© le Grand Prix national du graphisme pour ses affiches de cinĂ©ma en 1953. Connu pour ses films Ă©rotiques, il est Ă©galement redevable de quelques courts-mĂ©trages d’animation magnifiques (Dom) dans lesquels il dĂ©ploie son humour noir et surrĂ©aliste. Son grand collaborateur de l’époque n’est autre que Jan Lenica. Par la suite, il s’installe en France et travaille avec Chris Marker sur Les astronautes puis rĂ©alise un premier long-mĂ©trage d’animation baptisĂ© Le thĂ©Ăątre de M. et Mme Kabal en 1963. Ce n’est que onze plus tard qu’il met en scĂšne Contes Immoraux. Et quels contes!

A la maniĂšre des Mille et Nuit Nuits de Pier Paolo Pasolini, Borowczyk construit son rĂ©cit comme une succession de sketches soyeux qui sont autant de rĂȘves que de cauchemars. Cela permet de varier les genres, les tonalitĂ©s, les sexualitĂ©s, les Ă©poques avec une libertĂ© totale et une Ă©lĂ©gance souveraine. Selon Borowczyk, ce film est «un sanctuaire de libertĂ© comme une Ăźle sans interdit«. C’est une facilitĂ© pour un rĂ©alisateur qui sort du monde du court-mĂ©trage. Chaque conte, au nombre de quatre, aborde le sujet du libertinage en retranscrivant Ă  l’écran la notion de plaisir sans culpabilitĂ©, sans posture faussement scandaleuse, sans morale Ă  la Breillat. Bref, Ă  l’époque, Borowczyk filmait le sexe comme quelque chose d’instinctif et non de thĂ©orique. Bonne pub pour le dĂ©sir.

La tentative de Borowczyk pousse l’audace plus loin que la simple reprĂ©sentation sexuelle d’un Just Jaeckin. A la maniĂšre de Pasolini qui avait cĂ©lĂ©brĂ© l’hĂ©donisme dans Les mille et une nuits puis rĂ©alisĂ© son antithĂšse la plus radicale avec Salo, les 120 journĂ©es de Sodome, Borowczyk effectue la mĂȘme dĂ©marche en filmant en l’espace d’un an un premier film Ă©rotique Ă©picurien (Contes Immoraux) puis un pastiche qui tutoie gaiement la gaudriole et le grotesque (La bĂȘte) en poussant fort loin ses outrances stylistiques. A chaque fois, on note la mĂȘme dĂ©termination d’aller au-delĂ  des effets figuratifs, d’instiller une ambiance cinĂ©matographique, de greffer une dramaturgie
 En un sens, dĂ©montrer des qualitĂ©s d’esthĂšte et de narrateur avant d’ĂȘtre assimilĂ© Ă  un simple pornographe.

Le premier sketch se situe dans les annĂ©es 70. Fabrice Luchini incarne un jeune gars cochon qui rĂ©clame une gĂąterie de la part de sa cousine, jeune, poilue et innocente. Le rĂ©al filme la montĂ©e du dĂ©sir en exploitant un parallĂšle astucieux: Fabrice Luchini et sa facultĂ© oratoire. L’acteur explique le phĂ©nomĂšne des marĂ©es montantes en mĂȘme temps que la cousine prodigue la fellation. Le regard de l’actrice ne lĂąche pas le spectateur.

Le second segment brosse le portrait d’une sainte sĂ©questrĂ©e par une mĂšre cintrĂ©e qui transpose son amour pour Dieu dans la masturbation frĂ©nĂ©tique. Le quatriĂšme et dernier sketch se focalise sur une famille qui dĂ©couvre les joies de la transgression. Mais le meilleur reste le troisiĂšme.

Descendante de la Bathory, une comtesse (Paloma Picasso!) sĂ©questre de jeunes paysannes vestales pour en faire son festin personnel et rajeunir son corps en jouissant de leur sang. Visuellement, l’ensemble demeure d’une subjuguante beautĂ©, ne serait-ce que pour cette mĂ©morable scĂšne de dĂ©bauche, presque picturale, oĂč le sexe n’a jamais frĂŽlĂ© Ă  ce point l’ivresse et la mort. Si vous ne l’avez jamais vu, vous n’imaginez la chance que vous avez de le dĂ©couvrir.

Si vous ĂȘtes en forme, enchaĂźnez donc avec La BĂȘte, rĂ©alisĂ© en rĂ©action un an plus tard. Un marquis, pour sauver sa fortune, dĂ©cide de marier son fils un peu dĂ©bile Ă  la fille d’un riche AmĂ©ricain. Des la premiĂšre nuit de son arrivĂ©e, elle rĂȘve qu’une aĂŻeule de son fiance est poursuivie par une bĂȘte monstrueuse munie d’un sexe gigantesque. L’acte a lieu d’abord dans la frayeur puis dans le plaisir jusqu’au moment oĂč la bĂȘte meure. Bien entendu, ce n’est que l’illustration d’un fantasme zoophile dans lequel le rĂ©alisateur dynamite les codes du conte de fĂ©es et donc la fameuse histoire de La belle et la BĂȘte, de maniĂšre (hyper)sexuĂ©e et dĂ©complexĂ©e. La tentative de perversion (la bĂȘte se masturbe, pĂ©nĂštre la demoiselle en gros plan et Ă©jacule de bonheur) suscite encore aujourd’hui le dĂ©goĂ»t comme l’hilaritĂ©.

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