L’écrivain StĂ©phane Vanderhaeghe Ă©voque librement les sujets qui l’inspirent. Et surtout il nous dit comment ça va.

TEXTE: STEPHANE VANDERHAEGHE, PHOTO: MATHIEU DROUET

[MOOD] Ça va comme un dimanche matin, vers 10h30, lorsque pris entre deux vagues de temps tandis que la pluie cogne sur la toiture, on ne sait plus trop oĂč regarder : derriĂšre soi vers la semaine qui vient de s’achever, son lot de surprises et de dĂ©ceptions, le travail accompli, les parenthĂšses ouvertes ; ou vers la semaine qui s’annonce, son lot de surprises et de dĂ©ceptions, le travail Ă  accomplir, les parenthĂšses Ă  refermer. Et l’intĂ©rieur du crĂąne qui bout pendant ce temps, notamment autour des choses suivantes :

1/ L’échec. Il occupe pas mal de mes pensĂ©es ces jours-ci. Le concept mĂȘme d’échec, ce qu’il veut dire, ce qu’il implique, en quoi il consiste, comment il balise le parcours de l’écrivain que je cherche Ă  ĂȘtre ; l’échec est-il situable, possĂšde-t-il des coordonnĂ©es repĂ©rables dans l’avancement d’un texte, faut-il tenter de le repousser ou au contraire fait-il partie intĂ©grante de tout processus crĂ©atif dĂšs lors que celui-ci est volontairement orientĂ© vers une recherche ? Alors bien sĂ»r une rĂ©flexion comme celle-ci, pour ce qu’elle peut bien valoir, est d’emblĂ©e prĂ©emptĂ©e par la fameuse phrase de Beckett que se sont arrogĂ©e de nombreux artistes, celle d’un « rater mieux » auquel tous prĂ©tendent. En attendant, je rumine et tourne en rond.

2/ Cette pensĂ©e de l’échec, je la mĂšne en parallĂšle de ma relecture d’une Ɠuvre que je connais bien, celle de Blake Butler, que je suis heureux de dĂ©couvrir dans la traduction de Charles RecoursĂ©. 300 millions (qui vient de sortir chez Inculte en janvier 2019) est un roman monstrueux, vaguement autophage sur les bords, un roman chaos s’il en est. Plus j’y pense, plus je me dis que ce roman peut prĂ©tendre au statut tant convoitĂ© d’« Ɠuvre ratĂ©e » — je veux dire par lĂ  qu’il s’agit d’un texte qui cultive, qui appelle, prophĂ©tise, qui exorcise mĂȘme son propre Ă©chec. C’est un texte d’une incroyable violence — violence thĂ©matique mais surtout formelle — qu’il finit par retourner contre lui, une Ɠuvre d’une rare radicalitĂ© qui vous Ă©clate Ă  la gueule et ne laissera personne indiffĂ©rent. Butler tord tous les clichĂ©s du polar, du thriller, du roman d’horreur et assassine le « roman amĂ©ricain » sous les yeux ensanglantĂ©s du lecteur. On en ressort meurtri avec un profond dĂ©goĂ»t de ce que, jusqu’ici, s’est fait malhonnĂȘtement passer pour de la « littĂ©rature amĂ©ricaine ».

3/ Cette violence est aussi au cƓur d’une autre de mes lectures actuellement, celle de l’essai de William T. Vollmann, Rising Up and Rising Down (paru en français chez Tristram il y a quelque temps, sous le titre du Livre des violences). Dans ce livre, Vollmann tente une Ă©tude globale du concept mĂȘme de violence en interrogeant les fins qu’elle sert et les moyens qu’elle met en Ɠuvre pour y parvenir. Vollmann brosse une gigantesque fresque, de la GrĂšce antique aux guerres napolĂ©oniennes, de Cortez Ă  la rĂ©volution russe, de la guerre de SĂ©cession amĂ©ricaine Ă  la guerre serbo-croate, en passant bien sĂ»r par le nazisme et le stalinisme. C’est un texte qui ne peut pas ne pas faire Ă©cho au contexte socio-politique qui est le nĂŽtre, alors que la violence Ă©clate un peu partout en France ; une violence qu’on a parfois vite fait de rĂ©pudier, tant elle paraĂźt contraire aux idĂ©aux sur lesquels repose la notion mĂȘme de rĂ©publique. Or ce que tend Ă  montrer Vollmann est prĂ©cisĂ©ment que la violence est un concept Ă  gĂ©omĂ©tries variables, qu’elle n’existe pas indĂ©pendamment d’un contexte spĂ©cifique dans lequel peut se mesurer l’écart entre une fin et des moyens. La violence n’a donc en soi rien d’immoral — au contraire, elle doit mĂȘme relever d’un « calcul moral » qui, dans des cas trĂšs prĂ©cis, peut justifier le recours Ă  une violence extrĂȘme. On se heurte ici Ă  une problĂ©matique qui n’est pas Ă©trangĂšre Ă  l’écriture et qui m’intĂ©resse Ă  plus d’un titre, Ă  savoir celle de l’écart entre le langage et le rĂ©el, le discours et les faits, la rhĂ©torique et le sang. Je veux dire par lĂ  qu’au fond, rares sont ceux qui sont rĂ©ellement disposĂ©s Ă  joindre le geste Ă  la parole ; pour la plupart d’entre nous, la fin ne justifie jamais les moyens. Je ne sais vraiment pas quoi en penser, si ce n’est que c’est aussi sur cette hĂ©sitation, ce scrupule, que naissent des violences diffuses et plus sournoises.

4/ Exemple de violence sournoise — et, en l’état, dĂ©placĂ©e, car purement symbolique : celle qu’inflige tout processus de traduction. Je termine actuellement la traduction du prochain livre de Joshua Cohen, dont la violence n’est d’ailleurs pas non plus Ă©trangĂšre au propos. Si, selon l’adage bien connu, traduire c’est trahir, le traducteur ne peut ignorer la part de violence qu’il inflige au texte, les coups qu’il lui assĂšne, les ordres auxquels il l’appelle. En ce qui me concerne, le travail de traduction s’accompagne toujours d’infinis scrupules et d’une certaine hantise. Question de fin et de moyens. S.V.

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