Il est revenu ! Vingt-quatre ans après avoir été injustement renvoyé du tournage de L’île du Dr. Moreau (finalement réalisé par John Frankenheimer), le cinéaste-sorcier Richard Stanley revient enfin aux commandes d’un nouveau long-métrage de fiction, les chakras bien ouverts sur le canal des « Grands Anciens » !

Color Out of Space est en effet l’adaptation de la nouvelle « The Color Out of Space » (1927), écrite par le grand maître de la littérature d’horreur Howard Phillips Lovecraft, dont l’oeuvre tentaculaire a imprégné la vie du réalisateur au chapeau d’aventurier depuis son plus jeune âge. Il avait d’ailleurs révélé en interview que sa mère, l’anthropologiste et artiste Penny Miller, lui lisait dans son enfance les nouvelles de l’injustement nommé « reclus de Providence », avant que ce ne soit lui qui les lui lise à son tour, des décennies plus tard, alors qu’elle rentrait en phase terminale d’un cancer. L’oeuvre de Lovecraft n’a donc cessé de nourrir l’imagination débordante de Stanley, au point que l’idée d’adapter l’une de ses nouvelles germe très tôt dans son esprit, et dans le canon des chefs-d’œuvre, « La couleur tombée du ciel » apparaît comme le texte le plus « facile » à adapter d’un point de vue strictement financier. Nul besoin d’explorer les recoins de l’Antarctique comme les pauvres hères des « Montagnes Hallucinées », ou de scruter les tréfonds de la Fosse des Mariannes où se tapirait le grand Cthulhu, l’essentiel de l’action se passant dans une petite ferme située non loin de la ville fictive d’Arkham. L’idée reste en suspens pendant quelque temps, jusqu’à cette soirée de 2011, où Stanley et sa co-scénariste Scarlett Amaris, reclus dans sa maison située au beau milieu des Pyrénées françaises, décident de s’adonner à une séance de spiritisme. La planche Ouija, achetée pour l’occasion à Toys R Us, suggère alors au réalisateur de faire un court-métrage basé sur le travail de Clark Ashton Smith, grand ami de Lovecraft. C’est ainsi qu’il réalise « Mother of Toads », premier segment du film d’horreur à sketches The Theatre Bizarre, sorti en 2013. Son travail enthousiasme tellement les producteurs du film qu’ils lui proposent immédiatement d’écrire et de réaliser un long-métrage adapté de l’oeuvre de Lovecraft. 

La planche Ouija a-t-elle aidé Stanley ? Les astres se sont-ils enfin alignés pour lui ? Malheureusement, une étoile à dû traîner la patte, les financiers faisant faillite alors que le travail d’écriture du film était à peine terminé. Le cinéaste essuie un nouveau revers, et son script reste dans les tiroirs des producteurs hollywoodiens pendant plusieurs années. Il reprend néanmoins du poil de la bête en 2014, grâce à la sortie de l’incroyable documentaire Lost Soul : The Doomed Journey of Richard Stanley’s Island of Dr. Moreau réalisé par David Gregory, qui lave une bonne fois pour toute sa réputation jusqu’alors entachée par ce triste épisode mentionné dans le titre. Arrive alors, presque quatre ans plus tard, ce coup de fil surréaliste en provenance d’un bar paumé du fin fond du Nevada. Il est 4h du matin pour Stanley, et la personne au bout du fil, extrêmement enthousiaste à propos du script de Color Out of Space, prétend être Nicolas Cage. D’abord dubitatif, le cinéaste comprend pourtant qu’il s’adresse bel et bien à l’acteur, qui se dit prêt à l’aider pour concrétiser son projet. C’est ainsi que Josh C. Waller, cofondateur du studio américain SpectreVision et producteur du film Mandy (2018) avec Cage dans le rôle principal, frappe en personne à la porte de Stanley, après avoir conduit toute la nuit depuis le Portugal jusque dans les Pyrénées. Il lui explique que sa société veut produire son film, et que Cage souhaite tenir le rôle principal moyennant un salaire réduit. La production de Color Out of Space est définitivement lancée. Le budget est infime (2 millions de dollars), mais qu’importe : le cinéaste est comblé.

Nous sommes alors en 2018. Entre l’élection de Donald Trump et le dérèglement climatique, Stanley estime que l’humanité n’a jamais été si proche du gouffre. Son film sera donc une représentation moderne de l’apocalypse, incarnée de façon métonymique par l’annihilation pure et simple d’une famille américaine « lambda ». Dans cette optique, il choisit de transposer la nouvelle de Lovecraft à l’époque contemporaine, en gardant l’idée centrale d’une météorite de couleur inconnue qui finit par empoisonner les corps et les esprits de la famille vivant près du lieu où elle s’est écrasée. Le mot d’ordre est donné dès le départ : tout le monde devra mourrir, même le chien ! Stanley veut pousser tous les curseurs au maximum, bien décidé à retranscrire le sentiment de l’horreur lovecraftienne dans une expérience proprement cinématographique. Son film sent déjà l’ésotérisme et la magie noire à plein nez. Il a d’ailleurs avoué avoir rendu visite à un ami shaman pendant la pré-production du film, afin qu’il le protège des mauvais esprits par un sortilège invoquant le pouvoir des Grands Anciens. Une fois ses prières envers Yog-Sothoth exaucées (la production est lancée), le shaman décède mystérieusement. Le personnage d’Ezra, joué par Tommy Chong (en remplacement d’Iggy Pop), sera d’ailleurs un hommage de Stanley à cet homme extravagant, persuadé jusqu’à la fin d’avoir enregistré sur bande audio des bruits d’extraterrestres logés en-dessous de sa maison. Traumatisé par son expérience sur L’île du Dr. Moreau, où il avait déjà fait appel à la magie pour arriver à ses fins, le cinéaste ne veut prendre aucun risque, et réalise donc un rituel de protection sur les lieux du tournage. Une brume épaisse enveloppe alors la maison et la forêt servant de décors. Stanley y voit un signe de la providence : le travail peut commencer. Tout se passe pour le mieux, Nicolas Cage apportant comme à son habitude beaucoup d’énergie et de créativité sur le plateau, si bien que le tournage est achevé avec un jour d’avance. Ça y est, Stanley a enfin fait son film.

Le retour en grâce d’une Chaos Superstar

Le résultat final est à la fois émouvant et passionnant à regarder. Émouvant d’abord, car l’enthousiasme du cinéaste se ressent dès les premières minutes du film, avec l’image de cette jeune fille pratiquant un rituel magique afin de guérir le cancer de sa mère. On peut bien évidemment y voir un écho à la propre vie de Stanley, dont plusieurs éléments mentionnés plus haut apparaissent d’une façon ou d’une autre dans le film : la magie, son ami Shaman, sa mère donc, mais aussi la France (oui, Nicolas Cage prépare du cassoulet). Passionnant ensuite, car le réalisateur reprend et radicalise tout ce qui faisait le charme de son cinéma (l’importance de la musique, les plans subjectifs, l’ésotérisme métatextuel, les fulgurances bis et gorasses), quitte à un peu trop remplir son film d’idées et d’intentions. À ce titre, les quarante premières minutes sont extrêmement déstabilisantes, jouant la carte de l’étrangeté à tous les niveaux. De la jeune fille en cape s’élançant sur un cheval blanc au milieu de la forêt, jusqu’au troupeau d’alpagas traits avec soin par Nic Cage lui-même, on peut dire que la comète Stanley a fait du chemin dans les méandres de la bizarrerie. Frôlant le kitsch, voire le bis, cette première partie souffre aussi de quelques longueurs, ménageant l’horreur au maximum avant le pétage de plomb final. Néanmoins, rien n’est laissé au hasard, aussi bien d’un point de vue visuel que sonore. Les affiches du film (par ailleurs toutes immondes) ont déjà vendu la mèche : la « couleur tombée du ciel » est ce fameux rose violacé faisant les yeux doux aux lumières hallucinées de Mandy. La différence, ici, est que ce choix pictural n’est pas le fruit d’un pur trip visuel. Ne pouvant matériellement pas créer une couleur qui n’existe pas, Stanley s’est rabattu sur les limite extrêmes du spectre visuel humain que sont les ultraviolets et les infrarouges, afin de les mélanger et obtenir la couleur visible à l’écran. Fait notable : hormis les quelques mèches de cheveux colorées de Lavinia Gardner, le violet et le rouge sont totalement bannis de l’image jusqu’à l’arrivée de la météorite, les décors et les vêtements des personnages relevant tous d’un travail de composition aux dominantes bleues et grises. La couleur, à défaut d’être véritablement tombée du ciel, agit donc comme un élément perturbateur purement visuel, sans que le spectateur ne s’en rende vraiment compte au premier visionnage. 

Lorsque la seconde partie du film démarre enfin, la bizarrerie se transforme en hystérie. L’image et la mise en scène déraillent complètement, exprimant par le désordre et le chaos l’expérience du trop plein de sens propre à l’indicible lovecraftien. L’idée fonctionne, même si l’on sent que le budget ne permet pas d’avoir un rendu totalement abouti. Sans doute Stanley s’est-il inspiré des récentes expérimentations formelles de Lynch dans Twin Peaks The Return, notamment au travers de l’usage du gros plan en « shaky cam », qui permet de transformer l’effet spécial en une pure proposition graphique, dénuée de toute vraisemblance. L’indicible s’incarne également d’un point de vue sonore, avec la présence d’infrasons et d’ultrasons parfois à la limite de l’imperceptible. Là encore, Stanley fait en sorte que nos sens interfèrent avec quelque chose que nous sommes incapables d’identifier, nous plaçant donc, d’une certaine manière, dans la même position que n’importe quel narrateur lovecraftien horrifié par ce qu’il voit ou entend. Il répercute également ce phénomène à l’échelle du jeu des comédiens, tous partis dans on ne sait quelle dimension parallèle. Tout est dit avec le premier plan sur le personnage de Nicolas Cage, qui attend patiemment le retour de sa fille dans son rocking chair. Au travers de son visage, de ses soupirs et de son regard, l’acteur arrive en une scène à rendre totalement étrange le simple fait de patienter. Stanley lui a d’ailleurs donné carte blanche sur beaucoup de choses : ses dunks de tomates pourries jetées dans la poubelle, ses imitations dissimulées de Donald Trump lorsque son personnage perd les pédales, ses hurlements démesurés lorsque sa voiture ne démarre pas, son regard  hors du temps lorsqu’il presse le pis d’un alpagas pour en extraire le lait… Cage livre là l’une de ses prestations les plus habitées, les plus surréalistes, les plus « bigger than life », pour le meilleur comme pour le pire (même si dans son cas, cette distinction ne fait même plus sens). Avec Color Out of Space, il montre qu’il est tout simplement l’acteur lovecraftien par excellence, incarnation totale et radicale d’une insaisissable et inquiétante étrangeté, tutoyant les lois de l’indicible avec une énergie phénoménale.  Toutes les données du film concourent ainsi à un crescendo de la démence, traduisant avec talent et pertinence l’emballement de l’écriture lovecraftienne lorsque l’horreur finit par surgir. Ne s’arrêtant pas en si bon chemin, Stanley invoque enfin le genre de la « body-horror » pour incarner l’irrationnel dans la chair même des personnages. Se plaçant sous le saint patronage de John Carpenter et de The Thing, il nous livre une série de motifs saisissants, où le grotesque  suintant côtoie l’effroi avec délectation. Nous n’en dirons pas plus sur ce qu’il advient des alpagas, ni du sort atroce réservé aux personnages de la mère et de son fils, dont les cris étouffés hanteront encore longtemps les esprits après visionnage. Radical, effrayant, gore, bis, drôle, Color Out of Space est d’abord l’oeuvre d’un cinéaste généreux, entièrement dévoué à son sujet, mais aussi et surtout l’une des meilleures retranscriptions cinématographiques de l’horreur lovecraftienne. Chapeau Richard !

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