On vous voit venir avec vos préjugés sur les films à sketches. Et pourtant, ces érotiques Collections privées nous font frétiller, réunissant pour l’occasion trois cinéastes adorés qui avaient le vent en poupe dans les seventies : Just Jaeckin, Shuji Terayama et Walerian Borowczyk.

PAR PAIMON FOX

Respectivement, Just Jaeckin, Shuji Terayama et Walerian Borowczyk racontent le dĂ©licieux et fatal sĂ©jour d’un homme dans une ile peuplĂ©e de femmes, les souvenirs d’un homme marquĂ© par sa mère et l’Ă©trange nuit qu’une prostituĂ©e fait passer Ă  son client.

Premier sketch : L’île aux sirènes, de Just Jaeckin, LE précurseur du film érotique dans les années 1970 revenant à son genre de prédilection après l’échec de Le Dernier amant romantique (1977), une affreuse comédie commise pour prouver qu’il savait faire autre chose que filmer du cul. Un échec donc qui le fera revenir là où on l’adore : dans l’érotisme et l’exotisme de pacotille. Un domaine dans lequel il s’abandonnera jusqu’à son gros nanar de Gwendoline (1983) – Zabou topless, Bernadette Laffont en méchante reine d’amazones, Jean Rougerie égaré. Toute une histoire !

L’île aux sirènes peut se voir comme une variation érotico-exotico-gore d’un classique de la littérature populaire d’aventures, en l’occurrence Vendredi ou la vie sauvage. Le personnage principal est un navigateur et il est incarné par, surprise, Roland Blanche. Oui, oui, vous avez bien lu : Roland Blanche. Et inutile de vous dire que Roland Blanche dans un film érotique, c’est presque aussi subversif que la fellation de Roger Carel par Brigitte Lahaie dans cette grande rigolade de Le diable rose (Pierre B. Reinhard, 1987).
L’histoire : un navigateur solitaire (Blanche donc) échoué sur une île tente comme il peut d’organiser sa vie en attendant du secours et qui est aussitôt accueilli par une créature de rêve (Gemser, d’une beauté à tomber par terre). Le paradis, pense-t-il et pense-t-on. Bien sûr, le paradis n’est qu’un leurre et lorsque le navigateur tombe sur les restes d’un autre homme, c’est l’enfer et il se fait dévorer tout cru par les splendides sirènes.
Mettre Roland Blanche en couple avec Laura Gemser constitue une seconde subversion. Ou comment deux acteurs qui n’avaient rien à faire ensemble réussissent à nous faire croire que, oui, il s’est passé quelque chose d’intense entre eux. La stupéfaction de les voir ensemble suffit à nous passionner. Et nous avons assez mauvais goût pour trouver charmant ce segment à l’érotisme soft, jouant davantage sur la montée du désir que sur la représentation du sexe, soigneusement mis en scène par Just Jaeckin, joyeusement scénarisé par Jean-Michel Ribes, merveilleusement et mélancoliquement mis en musique par Pierre Bachelet. Attention aux émotifs du chaos : découvrir cette rareté en 2015 peut se révéler très touchant.

Second sketch : Le Labyrinthe d’herbes, du grand Shuji Terayama qui, avant de rĂ©aliser l’improbable dĂ©rive d’Histoire d’O (Les Fruits de la passion oĂą Kinski culbute la Dombasle) et de faire dans la dĂ©co pour occidentaux, a quand mĂŞme rĂ©alisĂ© parmi les trucs les plus stimulants au monde (ses magiques Labyrinthes Imaginaires et le cultissime Empereur Tomato Ketchup). ObsĂ©dĂ© par sa mère disparue, Akira tente de retrouver les paroles d’une comptine qui Ă©voque pour lui le bonheur et l’insouciance. Introspection, souvenirs rĂ©els, fantasmes se mĂŞlent jusqu’Ă  la prise de conscience : le passage de l’adolescence Ă  l’âge adulte. Et c’est finalement dans les bras d’une prostituĂ©e qu’il retrouve la chanson perdue de son enfance. L’enfant est devenu adulte. Byebye les phobies sexuelles. Avec sa volontĂ© de faire joli partout tout le temps, le segment de Terayama donne envie de laideur, quasi-intĂ©gralement plombĂ© par son esprit de sĂ©rieux, ses vignettes chromo, son absence totale d’émotion. Mais bon, on est quand mĂŞme content de l’avoir vu.

Troisième sketch : L’Armoire, de ce coquin de Walerian Borowczyk, adaptant Ă  sa sauce une nouvelle de Maupassant. L’ensemble ne tient pas vraiment de l’érotisme pour pervers pĂ©pères et en cela, risque de dĂ©sarçonner ceux qui avaient adorĂ© ses Contes Immoraux et autres BĂŞte. Par un soir d’hiver, un homme, pour Ă©chapper Ă  sa tristesse, se rend dans les coulisses d’un cafĂ©-concert de la fin du siècle dernier. Il y achète la nuit d’une danseuse qui l’emmène chez elle. Toute la nuit, des bruits Ă©tranges se font entendre. Au petit matin, l’homme dĂ©couvre et comprend pourquoi il a entendu ces bruits Ă©tranges. On ne vous gâchera pas le plaisir en dĂ©voilant ce coup de théâtre – le mĂŞme que dans la nouvelle de Maupassant. Walerian Borowczyk apporte enfin de la laideur (pas seulement visuelle) et c’est bien nĂ©cessaire après l’esthĂ©tisation outrancière du prĂ©cĂ©dent segment de Shuji Terayama. Certes, c’est si coupe-jouir, si tragique, si moche que l’on peut discuter sa pertinence dans un film Ă  sketch Ă©rotique. En mĂŞme temps, on aime bien le fait que ce soit hors-sujet et qu’il y ait aucun Ă©rotisme lĂ -dedans. C’est Walerian. C’est chaos.

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