[COINCOIN ET LES ZINHUMAINS] Ch’TwinPeaks le retour

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Quatre ans après la tornade P’tit Quinquin, mini-série Arte en quatre épisodes au succès monstre inattendu, Bruno Dumont signe une deuxième saison qui pousse à fond les curseurs de la radicalité et de l’absurde. Telle la saison 3 de Twin Peaks l’année dernière, Quinquin (ou plutôt Coincoin maintenant) revient avec des intentions autres que de contenter confortablement les fans de la première heure. En sacrifiant la fresque romanesque au risque de frôler l’indigestion, Coincoin et les zinhumains devient un ahurissant laboratoire du rire et du délire, de la France d’aujourd’hui ainsi que de l’art sériel.

PAR MORGAN BIZET

On attendait grandement cette saison 2, au-delà de la qualité certaine de P’tit Quinquin, car c’était surtout l’occasion de voir Bruno Dumont plonger encore une fois dans quelque chose de neuf pour lui : une suite. Le contraintes qu’incombent tel entreprise sont nombreuses et minent trop souvent le résultat final. Déception, difficulté de se renouveler, si bien que la plupart des séries au long cours ne sont que des objets tentant de renouer avec l’émerveillement et le choc de la première fois. P’tit Quinquin fut tellement une météorite dans le paysage audiovisuel français, que sa suite devait forcément perdre de son effet de surprise et frustrer son spectateur.

En bon enfant terrible, plutôt que de prendre des chemins de traverse, Bruno Dumont saute les pieds joints dans ces limbes sériels. Certes le scénario apporte son lot de nouveauté, à commencer par l’enquête qui concentre les efforts de l’inénarrable commandant Van Der Weyden et son coéquipier Carpentier. Au lieu de corps retrouvés à l’intérieur de cadavres de vaches, ce sont cette fois des bouses venus de l’espace qui alertent et chamboulent les personnages. Une bouillie envahissante qui ne tarde pas à body snatcher la population locale pour en créer des doubles à la mécanique rouillée. De son côté Coincoin passe son temps au Bloc, ce double fictif du FN, et tombe amoureux une deuxième fois.

En toile de fond, une autre présence agite tout ce petit monde, ces migrants qui viennent et marchent le long des routes du nord avant de peut-être rejoindre la Grande-Bretagne. Une présence qui semble d’ailleurs agacer autant les personnages que la presse qui a reproché à Dumont une telle peinture des migrants en « zinhumains ». Pourtant elle fait tout à fait sens car il ne les filme jamais plus que dans cet état de passage – une marche continue – et fait acte de leur présence, certes surprenante mais pourtant réelle en 2018. Ils sont là et on ne peut pas ou plus les ignorer.

Qu’est-ce qui coince dans cette deuxième saison ? Littéralement tout, mais c’est aussi là qu’elle trouve sa grandeur. Tout autant que son enquête piétine pendant près de quatre heures, Coincoin et les zinhumains prône l’art de la répétition à l’excès, jusqu’au déraillement, à l’autodestruction. Comme ce gag inouï de la voiture de Van Der Weyden/Carpentier faisant un deux-roues dans la saison 1, qui est ici utilisé des dizaines de fois sans vergogne par Dumont, et qui finit par accoucher à d’inévitables et comiques carambolages.

Coincoin et les zinhumains est une audacieuse déconstruction de ce qui faisait le charme de la saison 1, qui baignait encore dans une certaine poésie de l’enfance des personnages principaux. Ici c’est le règne du « pouët-pouët », du burlesque bas du front mais dont l’amoncellement, le montage et l’excessive répétition mène ici à la sidération complète. Il faut dire que Dumont profite aussi de l’incroyable performance de Bernard Pruvost qui joue ici un Van Der Weyden constamment sur la brèche. Il invente à lui seul sa propre grammaire du jeu burlesque, toute en tocs, tics, décalages, sursauts, chutes et bruits. Il confirme qu’ici, les zinhumains ne sont pas tant les extraterrestres que les migrants mais tout simplement tous les êtres qui peuplent ce petit monde. Au-delà de Van Der Weyden, on peut citer pêle-mêle les deux prêtres qui ne font que répéter l’un après l’autre les dires de leurs confrères, le médecin inégal au zozotement toujours plus inaudible, ou encore le général que l’on aperçoit le temps d’une scène de commémoration, dont le speech est brouillé comme s’il dévorait lui-même le microphone.

En poussant les curseurs de l’absurde au maximum, Coincoin ne cherche pas à se faire aimer mais réussit pourtant à fasciner. La série va tellement au bout de son programme qu’elle parvient, in fine, à toucher des bouts du doigt un vertige métaphysique. Après avoir ramené des morts à la vie, Dumont retourne une dernière fois dans la cour de la ferme de Quinquin, pour un feu d’artifice final en fanfare sur fond de «Cause I Knew» (le ridicule hit pop de la saison 1) regroupant tous les personnages de la série, saison 1 y compris. Un carnaval jovial qui dessine une spirale en plongée totale, comme pour conclure la réflexion de Dumont sur l’art sériel. Et en même temps de dégonfler vite fait tout délire cosmique. Ce n’était rien qu’une grande fête, un jeu.

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