A l’heure où le chaos règne, nous avons demandé à un panel de personnalités leurs dix pornos les plus «chaos» de l’histoire du monde.

FEAT. PHILIPPE AZOURY, CHRISTOPHE BIER, KARINE DURANCE, FAUSTO FASULO, JEAN-JACKY GOLDBERG, ROMAIN LE VERN, CHRISTOPHE LEMAIRE, ERIC PERETTI, PHILIPPE ROUYER, PROFESSEUR THIBAULT & NICO TUBBYTOAST

DANS LA CHALEUR DE SAINT TROPEZ

IMG_6562PHILIPPE AZOURY

Dans la chaleur de Saint-Tropez (Gérard Kikoïne, 1981) avec Marilyn Jess, Alban Ceray…
J’ai une passion pour Gérard Kikoïne. C’est un vrai débat cinéphile, car si on lit de près l’indispensable Dictionnaire des films français érotiques et pornographiques, dirigé par Christophe Bier, on s’aperçoit que le nom de Kikoïne fait débat. Gilles Esposito, qui est un cinéphile pur et dur, avec des gouts tranchés (je le respecte pour ça) ne supporte pas le maniérisme de sa mise en scène, qu’il trouve « de mauvais goût ». Il ne perd pas une notule pour l’assassiner. A l’inverse, moi qui pourtant n’aime pas beaucoup Welles, qui ait toujours préféré les grands naturalistes, c’est chez Kikoïne que je trouve enfin un sens au geste maniériste : Toutes ces variations d’axes, tous ces plis dans le son, dans la vision, toute cette dimension fiévreuse dans la représentation, c’est dans le porno qu’elle trouve du sens. Je trouve dommage que dans son essai sur le Baroque, Gilles Deleuze n’ait pas inclus la pornographie comme horizon. Kikoïne est le plus grand baroque français ever. C’est quelqu’un qui d’abord connait bien la musique, le jazz, la soul, la disco (on entends dans plusieurs de ses films un morceau que j’adore : Sand and Rain, de Nancy Holloway et Daniel Janin, un truc de 1974), mais surtout c’est quelqu’un qui fait sa scène au mixage. Son jeu sur les sons, retravaillés, refondus en symphonie de râles, fait basculer ses films du coté de la fièvre. C’est par le son qu’il accède à ce stade malsain tant espéré (Sade et Bataille sont de loin ses grandes influences : il est de cette école qui exige la transgression, la honte). La façon dont il joue ici le 35mm contre la vidéo fait que ce film met à nu le basculement esthétique dans lequel les images pornographiques ont été prises à partir de 1981. Peu de textes, c’est injuste, ont encore été écrit sur cette révolution de fond : le passage du film à la vidéo a changé la représentation de la peau, la carnation n’est plus sculptée pareil et le porno a vu tous ses paramètres fantasmatiques dès lors se modifier. C’est du même ordre que le passage de la guitare sèche à la guitare électrique, puis au Roland 303, puis au… Sinon, bien sur, les meilleurs Kikoïne sont ceux où il a su filmer sa muse : Marilyn Jess. Ici, elle est tout simplement démente. Par ailleurs, je préfère le titre de 1985, Dans la chaleur de Saint-Tropez, au titre de sortie de 1981, Attention fillettes… !, qui sonne trop Max Pecas à mes oreilles.

Roulette, de Alan Vydra (1978)
J’ai d’abord cherché la musique de ce film, composé par son cinéaste, l’allemand Alan Vydra, en collaboration avec un génie de la library music, Ralph Bondra. Bon, les rares exemplaires qui circulent (souvent au Japon) valent un bras (jamais en dessous de cent euros)… mais à force de chercher, j’ai fini par tomber sur le film. C’est une des trucs les plus étonnants que j’ai vu cette année. Ca se passe en partie à Monte Carlo, dans le milieu des casinos, et la ville est admirablement rendue, avec de longs plans sur le ring, les routes laissées vides par le circuit, 51 semaines par an. Le reste est plus dingue encore : il s’agit de l’histoire d’une nièce initiée par son dépravé d’oncle. Tout le film, on voit ce vieux gourdineur se taper tout ce qui bouge, assisté par Désiré Bastardeaud – oui, oui, le nain black qui joua plus tard dans la série AB le Miel et les abeilles (Giant Kookoo, c’était lui) – Mais surtout jamais sa nièce (la sublime Vanessa Melville) ne fait autre chose que regarder. Son intervention dans les scènes est sans cesse retardée, ce qui ne fait qu’accroître l’excitation,mais pour cela il faut attendre une heure et demie, la grande scène finale. Un tel programme est impossible aujourd’hui, où tout est exhibé tout de suite. Ce film est vraiment un chef d’oeuvre, l’anti gonzo, l’anti Jacquie, l’anti Michel. Et la musique est effectivement pas mal, très laid back, les fans de dj Harvey apprécieront.

Amour, fantasmes et fantaisies (Michel Barny, 1985)
C’est le premier porno que j’ai du voir en entier, via Canal + et ses premiers samedis du mois. Je l’ai revu il n’y a pas si longtemps et je l’ai retrouvé tel que je l’avais laissé adolescent : intact. J’ai rencontré Michel Barny plusieurs fois pour des interviews, c’est un vrai cinéphile, quelqu’un qui aujourd’hui encore achète des revues de cinéma des années 50 sur les marchés aux puces, il fait partie de, ces types qui avaient fréquenté assidûment la Cinémathèque dans les années 60-70 et en avaient tiré une morale du cadre. Là, c’en est même hallucinant : pas un plan qui ne réponde à une logique d’information. Il y a des zooms, parfois, mais jamais pour rien. Les acteurs sont dans le cadre, ils s’y débattent. Barny ne va pas les suivre, c’est à eux de tenir leur scène, de s’inscrire dans le cadre. Ca change tout. L’histoire a quelque chose d’amusant : une fille riche et un peu fofolle achète une ferme sur un coup de tête, mais découvre qu’il va lui falloir faire des travaux. Pour les financer, elle ouvre un bordel de campagne d’une genre assez féministe : pour escort, elle propose seulement un garçon qui va assouvir les fantasmes des femmes des notables de la bourgade. En le revoyant récemment, j’ai compris que Canal + avait coupé une scène, celle où le mec en question se tapait une marie pervenche. A la fin, il essuyait son sperme avec la contredanse qu’elle avait essayé de lui coller. J’imagine qu’un mec du service juridique de la chaine a du dire : « Non, là, c’est impossible. Pas la contredanse. Pas-La-Contredanse !!!! »

Indécences 1930 (Gérard Kikoïne 1977)
Cette censure autour des femmes de loi m’a fait penser à un autre film, toujours de Kikoïne, toujours vu sur Canal dans les années 80 : Indécences 1930. Brigitte Lahaie y est géniale, le film déploie une violence de classes poussées jusqu’à un niveau assez haut, une perversité qui lui permet de figurer très haut dans un palmarès Chaos, mais Canal avait coupé à l’époque une scène avec un concombre – je crois me souvenir que leur cahier des charges est très strict : pas d’uro, pas de scato, pas d’objets, pas d’atteinte à la religion ni à la loi. J’envisage, comme un projet d’artiste, de revoir tous les pornos programmés de 1984 à 1995 sur Canal, repérer les scènes coupées et les monter unes aux autres, pour faire ressortir, comme par contraste, tout l’interdit de la fin de ce siècle en France. Un truc à la Harun Farocki, mais en plus cul. Pour le reste, c’est un porno avec un personnage d’aveugle : un courant hélas sous estimé.

Hot Rackets (1979)
Un film américain, sur le milieu du tennis (il réjouira les lecteurs de David Foster Wallace), très 70’s, très Borg vs. Vilas, où on joue assez peu au final, parfois nu. En revanche, le club house et ses installations sont scrutés au peigne fin. Je l’ai cherché à une époque parce qu’on y voyait une scène (dans un jacuzzi à bulles : le son est doublé en studio, du coup) avec Désirée Cousteau. Cette fille avait la réputation de toujours garder un bandana, ou une sorte de foulard ou de cravate autour du cou, mais pas dans ce film. On le voit, cela valait le coup de chercher ce truc durant deux ans. Dans une scène de douche en plein air, sous la pluie, avec une humidité de dingue, de la buée partout, un couple est interrompu par un aveugle qui, en avançant à tâtons, pousse par accident les fesses et le dos du mec pour qu’il baise plus vite et plus profond la fille. Laquelle se tapera ensuite l’aveugle. Ce genre de choses arrivent tout le temps dans les club houses américains.

Nanou Contact
Tout ce que Nanou Contact (soit les films où la grande Laetitia s’invitait chez des amateurs) produit dans les années 90 est immense. On l’a beaucoup dit, on ne le dira jamais assez : on n’a rien fait de mieux. Jean-François Rauger a évoqué Rossellini en parlant d’elle, et il a raison. Renoir, plus encore. Ou Pagnol pour l’accent. C’est indépassable. Moi qui connait mal la France, j’en sais beaucoup plus sur les intérieurs, les maisons, les habitus depuis ces films-là. Je suis entré en critique (un ordre comme un autre) en écrivant mon premier texte sur les films amateurs de Laetitia. Mon angle était simple : Coucher avec une amatrice, passe encore, mais la laisseriez-vous refaire la décoration de votre appartement ???

Les production Vince Banderos
En juillet dernier, j’ai lu dans Libé une interview de Gaspar Noé où il expliquait qu’il n’arrivait plus vraiment à voir de porno contemporain. Lui qui avait tout vu, connaissait le nom de chaque actrice, savait reconnaître les réalisateurs, détectait au moindre hardeur italien ou allemand la co-production avait lâché l’affaire : trop de nullité dans le porno 2015. Je me suis reconnu dans ce jugement. J’en suis là aussi. Comme tous ceux qui ont un peu exploré les archives du porno des années 80/90, qui ont vu là-dedans un laboratoire de forme et suivi quelques carrières avec beaucoup de curiosité, j’ai l’impression que la période stagne un peu. J’en peux plus de Jacquie et Michel, toute cette ambiance de troisième mitant, ce remix NRJ12 du porno dont on voit en plus se dessiner de façon marquée les pulsions fascisantes. Je ne vois pas pourquoi je ferais rentrer ça chez moi. Le seul truc qui m’intrigue un peu, ce sont les prods Vince Banderos. Ils incarnent une limite ; ce sont les pires du lot. C’est à la limite du soutenable. Les mecs jouent les racailles hip hop, élevés à la dure école de la tournante, c’est le festival de l’insulte et du rires gras, de l’horreur macho. Ca atteint un point aveugle, qui serait presqu’intéressant s’il ne foutait pas à ce point la trouille. Cette bande de maboules feraient passer le gang des affamés de MST des années 90 pour des enfants de cœur. Ils ont repoussé les limites du truc, et je ne sais pas si c’est une bonne nouvelle. Comme me l’a dit un jour un ami critique de cinéma, c’est pas loin d’être le « le nacht und nebel du porno ». Bon courage à ceux qui iront voir.

Couche-moi dans le sable et fais jaillir ton pétrole (Norbert Terry, 1975)
Je ne l’ai jamais vu, mais je le cite tout le temps car le titre est extraordinaire. Porno de crise, antigaspi et tout et tout. Je le cherche, en attendant que revienne la croissance.

No swallowing allowed (réal : Chico Wang), avec Dana Vespoli (2001)
Je n’ai vu qu’une fois ce film, il y a plus de dix ans, et je n’en reviens toujours pas. C’est l’apogée du gonzo jusqu’au délire, on est à deux doigts de Tex Avery. C’est la bouffonnerie avérée, poussée jusqu’à l’absurde. Dans une scène, la fille (Dan Vespoli, qui fut un temps mariée à notre meilleur hardeur national ever : Manu Ferrera) passe un coup de fil à une copine, et dans e plan, a trois mètres d’elle, un mec en peignoir est en train de se branler Ca dure quatre ou cinq minutes, quand soudain, le mec traverse la pièce à toute berzingue pour lui éjaculer dessus alors qu’elle téléphone. La conversation continue. Tout est du même acabit.

Pourquoi pas vous avec Coralie ? (1996)
En parlant de Manu Ferrara, peu se souviennent de ses débuts dans une série/concept qui fut à la mode trois semaines dans les années 95/96. Pourquoi pas vous avec… Une hardeuse testait des mecs en casting. Une vingtaine se pointait et elle en choisissait cinq ou six au feeling. Je crois que Manu Ferrara, qui ressemblait encore à un étudiant en EPS, se fait tèje de celui-là, mais son entêtement a payé puisqu’on le revoit dans un autre et qu’il est aujourd’hui une star aux USA. Dans celui avec Coralie Trin Thi, on entend d’abord les mecs exprimer leur déception : ils s’attendaient à retrouver Zabou (une actrice blonde et oubliée de tous aujourd’hui). A la place, la plantureuse Coralie, déjà comme sortie d’un roman de Despentes, cheveux noirs corbeaux, Grosses bottes, manteau noir, bref plus gothique que jamais. Pour l’aider dans sa tache, Rafaella Anderson. Oui, ce film fait en une demie journée est comme l’archéologie de Baise-moi. Dans mon souvenir lointain (pas revu ce truc depuis l’époque), elles étaient toutes les deux tellement impressionnantes qu’aucun mec n’arrivait à tenir plus de trois secondes. Ce qui en fait un film féministe assez grotesque, d’une grande provocation tout en restant dans la moquerie. Une bonne définition du chaos. Une bonne définition du rock n’roll.

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