Evocation des débuts du trafic des drogue en Colombie dans les années 60, Les oiseaux de passage montre l’irrésistible pouvoir corrupteur de l’argent auprès d’une tribu autochtone. Ciro Guerra et Cristina Gallego racontent.

INTERVIEW: GERARD DELORME

Le titre français est intéressant parce qu’il est très ouvert. Les oiseaux de passage peuvent être les avions utilisés pour transporter la drogue d’un pays à l’autre, mais il y a aussi beaucoup de plans d’oiseaux dont la signification est laissée à l’interprétation. Que signifient-ils pour vous?
Cristina Gallego: Ces oiseaux sont saisonniers, ils apparaissent à l’été et lorsqu’ils partent, ils ne laissent rien. C’est un peu un symbole de ce qui se passe dans le film. Mais il y a aussi un sens plus beau. Pour la communauté Wayuu, lorsqu’un oiseau particulier apparaît à un moment donné, il apporte une information précise. C’est intéressant parce que ces observations se retrouvent dans différentes cultures. C’est inscrit dans la mythologie de l’humanité. Et en Colombie, certains oiseaux sont associés à la violence…

Parfois, ils font penser à la façon dont Luis Buñuel les utilisait pour obtenir un effet surréaliste. Etait-ce votre intention?
Ciro Guerra: Non. Nous savons que Luis Buñuel a été très influencé par ce qu’il a vu et connu au Mexique et en Amérique du Sud: cette façon dont les images oniriques se mêlent à la réalité. Mais notre expérience diffère radicalement du surréalisme dans le sens où nous n’utilisons pas ces images pour représenter certains aspects de la psyche. Nous les utilisons comme des mythes. Les oiseaux font partie intégrante de notre mythologie, ainsi que de notre vie quotidienne. De même que la nature en général.  
Cristina Gallego: Mais il est vrai aussi que lorsqu’on relie ces images avec les rêves et avec tout ce qui ne peut pas être expliqué, elles expriment ce qui relève de l’inconscient.

Votre référence aux oiseaux saisonniers aborde le thème du temps que vous traitiez déjà dans votre précédent film L’étreinte du serpent. De même, on retrouve le thème de la destruction d’une culture par une autre. Est-ce une décision consciente?
Ciro Guerra: Ce qui nous attire dans un thème ou un motif est sa récurrence. Nous les trouvons dans différentes histoires, ils nous reviennent et restent avec nous pendant longtemps. Mais ce n’est jamais une décision consciente chez moi. Je me laisse porter par le flux de l’histoire et si je le fais honnêtement, les thèmes plus profonds commencent à émerger. Mais ce n’est pas prémédité. J’essaie de garder le processus très naturel.
Cristina Gallego: Ce film contient des thèmes qui nous sont chers: nous sommes très concernés par notre histoire, par l’origine du trafic de drogue, et la violence qui en a découlé. Au début, les autochtones ont pensé que le pouvoir que leur apportait le fruit de leur trafic était plus important que le reste. Mais il a détruit leurs familles. Nous avons cherché à montrer comment leurs relations se sont détériorées, mais aussi les liens entre la réalité et l’inconscient, le conflit entre les hommes et les femmes et la répartition du pouvoir au sein de la famille.

Le film a un air familier parce qu’il a les apparences du film de gangster, mais en collant à la culture locale, il est loin du modèle formel hollywoodien. Vous montrez notamment l’importance de la tradition, à travers les mots prophétiques chantés par le troubadour au début du film.  
Ciro Guerra: La narration a toujours été ma vocation. Je me suis donc intéressé à la façon dont les histoires sont racontées dans différentes cultures. Et je suis arrivé à penser que ce que nous faisons au cinéma est exactement la même chose que ce que nous faisions dans les cavernes il y a des milliers d’années. On s’asseyait près du feu et on racontait des histoires en utilisant les ombres et la lumière. Je me sens proche de cette pratique, même si les outils ont changé. L’esprit est le même. Le besoin d’histoires est resté. Il s’agit d’établir des ponts entre les groupes humains.
Cristina Gallego: Lorsqu’il a fallu trouver une forme au sujet, nous avons trouvé qu’il fallait éviter de considérer nos personnages comme des criminels. D’où la nécessité de montrer une famille très solide et attachante. D’autre part, le sujet nous orientait vers le modèle du Parrain, mais nous avons apporté un élément différent en introduisant le personnage de la «marraine». Nous voulions montrer des femmes de pouvoir et politiquement actives dans cette activité commerciale. Jusqu’à présent, c’est rarement montré au cinéma, et nous voulions rétablir l’exactitude vis-à-vis de l’histoire et des populations.

La structure du clan semble parfaitement adaptée au commerce qu’ils pratiquent. Etaient-ils prédestinés à devenir des trafiquants ?
Cristina Gallego: Ils l’étaient déjà depuis l’époque des Espagnols, des Anglais, des pirates. Ils avaient pratiqué la contrebande de café, de cigarettes, de whisky avec tous ceux qui voulaient bien leur acheter. Et lorsque l’occasion s’est présentée pour eux de trafiquer du cannabis à l’époque des hippies, ils ont perfectionné leurs itinéraires et leurs méthodes, qui ont par la suite été reprises par les cartels. Tout le monde était content au début, mais ils n’imaginaient pas dans quoi ils avaient mis le pied. Ils sont entrés dans ce business d’une façon très naïve.

Quelles difficultés avez-vous rencontrées pour tourner ?
Ciro Guerra: Nous avions connu beaucoup de difficultés dans la jungle  amazonienne pour le précédent, mais là dans le désert, c’était terrible. Pas seulement à cause du climat, mais aussi pour gérer les différentes communautés. Nous avons fini par nous entendre avec elles en les impliquant dans le film, et en embauchant un certain nombre comme acteurs ou membres de l’équipe. Autrement, nous avons essuyé des tempêtes de sable, des inondations, subi la chaleur extrême. Nous n’étions pas loin de Lost in la Mancha tout le temps.

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