Buck (Mike White, acteur et scénariste) a 27 ans. Buck est seul. Il n’a jamais mis les pieds à l’université, n’a jamais travaillé. Refusant de grandir, il a gardé une âme d’enfant, regarde continuellement la télévision, joue avec des voitures miniatures, écoute ses vieux disques en boucle. Jusqu’au jour où Buck perd sa mère. Lui qui vit encore dans cette même chambre à coucher où, adolescent, il a découvert pour la première fois Star Wars n’a plus personne au monde. A moins que… non… quelqu’un le hante. Son ami d’enfance, Chuck (Chris Weitz), bellâtre californien dont les yeux semblent chercher le cerveau, qu’il espère retrouver à l’occasion des funérailles. Ce dernier revient, et mon dieu ce qu’il a tout réussi: a. il est cadre en vue d’une maison de disques à Los Angeles où il a rapidement gravi les échelons, b. il possède une maison dans les collines d’Hollywood, une voiture de sport. c. il projette de se marier avec sa ravissante fiancée.

Entre sourire de façade et larmes intériorisées, Buck n’a même pas le temps de penser si, lui, de son côté, a réussi sa vie que la simple présence de son ex-meilleur ami beau gosse perdu de vue depuis des années suffit à le consoler d’un deuil impossible. A tel point il n’est naturellement pas question pour Buck de se séparer de Chuck. Non-non-non. Pour se rapprocher de lui, que fait alors Buck? Il retire toutes ses économies, quitte sa chambre mortifère, s’installe à Los Angeles (en embarquant malgré tout son impressionnante collection de jouets et en prenant le soin de décorer sa chambre d’hôtel à l’image de sa chambre d’adolescent). Pour? Pour traquer Chuck, pardi, partout, aussi bien au bureau que chez lui. Parce que de l’eau est passée sous les ponts, qu’il veut tout reconstruire, rattraper le temps perdu. Il a envie de reprendre son amitié là où elle s’était arrêtée. Mais Chuck n’est pas franchement de cet avis, souhaitant au contraire ne pas revenir à cette adolescence où, de toute évidence, quelque chose ne s’est pas terminée entre eux.

Beau sujet que de questionner ce que sont devenus nos grandes amitiés du passé, de voir comment des personnes que vous avez oubliées ne vous ont pas oublié et veulent revenir dans votre vie, faisant l’effet d’un boomerang en pleine tronche. L’action se déroule au début des années 2000, avant l’effervescence des réseaux sociaux et autres Facebook, à une époque où se perdre de vue voulait réellement dire tirer un trait sur l’autre et où attendre un signe correspondait à une éternité avec de la souffrance dans l’attente. Cela nous fait regretter que le film, vendu à sa sortie comme une comédie gaguesque un peu potache post-Dumb and Dumber entre deux potes très Laurel et Hardy dans l’esprit, soit totalement passé à côté de son public. Dans ce récit personnel, le formidable acteur principal/scénariste Mike White, dont on aurait adoré avoir plus de nouvelles par la suite, a donné beaucoup de lui-même et il avait de toute évidence beaucoup de choses à nous raconter, de façon légère, sur l’érosion des sentiments, les désirs contrariés et le joug d’une société normative.

Si ce film, qu’il a co-écrit, est effectivement souvent drôle par ses dialogues, ses situations, sa franchise et ses décalages, il est aussi fort touchant par ce personnage d’inadapté social et surtout fort déroutant par sa crudité et son malaise. Toujours sur la corde raide, périlleux à frôler la catastrophe ou le scabreux, donnant à penser que les distributeurs d’alors étaient bien embarrassés pour le défendre (comédie noire? thriller psychologique?). C’est toute la force de ce Chuck et Buck (faut-il y voir dans le choix des prénoms de deux anciens potes une allitération?) que de bien nous faire autant danser, de jouer à ce point avec nos préjugés. De même, les oppositions grossières redoutées entre les deux potes (l’un est un vieux garçon malingre, l’autre ressemble à un bellâtre californien; l’un a tout raté, l’autre a tout réussi etc.) sont progressivement évacués grâce aux deux comédiens formidables qui arpentent un registre beaucoup plus trouble et stimulant, celui de la confusion réelle des sentiments. C’est du cinéma indépendant américain comme on n’en fait quasiment plus, totalement risqué, allant jusqu’au bout de sa logique, résolument chaos dans sa manière de déstabiliser. Certains tiqueront sans doute sur l’image numérique (ce qui explique aussi une telle confidentialité?) mais l’on peut aussi trouver que cette forme sied idéalement pour raconter quelque chose de réellement intime: les illusions qui peuvent poursuivre toute une vie.

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