Christopher Smith, réalisateur de Creep et de Severance, ne comprend pas pourquoi Black Death et Triangle sortent directement en DVD. Nous non plus.

Quelles étaient vos influences au moment d’écrire et de réaliser Triangle?
Je ne revois pas beaucoup de films lorsque je travaille sur un scénario. Mais après Severance, qui était une comédie d’horreur avec des gags et du gore qui tâche, j’avais envie d’explorer un nouveau registre, plus sombre : les films mentaux, construits comme des purgatoires, où on ne sait pas si les personnages sont au paradis ou en enfer. Dans un premier temps, il fallait éviter les citations et tout ce qui ressemblait à du déjà-vu, j’essayais de le contourner. L’influence la plus évidente pour Triangle reste Shining. De manière générale, je suis fan de Stanley Kubrick. J’aime la construction de cette adaptation de Stephen King, entre onirisme et démence, et la manière dont sont exploités les lieux. Ce doute permanent laisse des questions en suspens (est-ce réel ou fantasmé?) et j’ai voulu essayer de stimuler les mêmes réactions chez le spectateur. Autrement, je ne suis jamais remis de La Jetée, de Chris Marker. Ce petit film m’a toujours suivi, comme une obsession. Mon rêve aurait été de créer un film mental aussi puissant. Mais le risque, c’est que l’on ne compte plus le nombre de variations, récentes (Moon, Timecrimes) ou plus anciennes (L’armée des douze singes). J’ai aussi joué sur le sentiment de panique. L’océan est une source d’angoisse, comme dans le désert. C’est aussi hypnotique et ça peut rendre les gens dingues. J’ai pensé à des films comme Le couteau dans l’eau pour la suspension d’incrédulité ou Calme Blanc pour une forme plus accessible. On me cite souvent Carnival of Souls pour quelques plans identiques. Ok, j’avoue, je l’ai vu après avoir rédigé une première version du script. Sachant que je travaillais sur le sujet, un bon pote m’avait conseillé de le regarder. A la fin, je me suis fait avoir comme les spectateurs de l’époque et tous les cinéastes qui s’en sont inspirés.

Dans Triangle, il n’y a pas un twist mais plusieurs, disséminés tout le long du récit.
Oui, et c’est volontaire. Il était hors de question qu’il n’y ait qu’un seul twist à la fin. Je n’aime pas ça dans les films et c’est ce qui m’a toujours gêné dans le cinéma de M. Night Shyamalan, en particulier Sixième Sens, où l’on a l’impression que tout le suspense réside dans cette surprise finale et que la narration est construite sur cette seule idée. Même lui est devenu prisonnier de ce système puisqu’après ce coup fracassant, on n’attendait de lui plus que des twist aussi étonnants que celui de Sixième Sens. Du coup, ça donne un propos étiré et ça ne fait pas assez confiance au spectateur qui sort de la salle sans se poser de questions. L’envie de multiplier les surprises vient justement de cette insatisfaction devant les films à twist. Avec Triangle, il était hors de question de donner des réponses claires et cuites. Je désirais un traitement plus complexe qu’un retournement de situation simple comme la mort et je ne voulais pas tomber dans un exercice manipulatoire de petit malin.

Quels sont les films qui vous ont déroutés et donnés envie de les voir à répétition pour comprendre comment ils fonctionnaient?
Généralement ceux qui triturent la chronologique et qui ne respectent pas la linéarité. L’effet sur le spectateur peut être surprenant. Memento a été un choc lorsque je l’ai vu pour la première fois parce qu’on pense que le film est monté à l’envers alors que la fin est plus complexe. Le grand spécialiste de cette technique consistant à superposer des univers parallèles, c’est David Lynch. Et son chef-d’œuvre à ce niveau-là, c’est Mulholland Drive. Autrement, tous ces films qui épousent la schizophrénie du personnage principal et fonctionnent sur l’identité morcelée. Dans Triangle, on retrouve cette dualité à la «Docteur Jekyll et Mister Hyde». L’idée, c’est que lorsque vous buvez ou prenez de la drogue, vous devenez une autre personne. Il n’en reste pas moins que votre part sombre demeure, même lorsque tout semble aller pour le mieux. C’est ce sentiment de culpabilité que l’on peut éprouver lorsque tout va trop bien : il y a toujours quelque chose qui ne va pas. Et j’aime les films où la part sombre n’est pas forcément visible. C’est pourquoi je reste admiratif des cinémas de David Lynch et Stanley Kubrick : on n’a pas toutes les clefs pour les appréhender, on doit résoudre l’énigme tout seul et accepter le voyage dans le rêve, la folie ou les limbes. Prenez un film comme Irréversible, de Gaspar Noé : la construction narrative est passionnante. Bizarrement, j’accroche moins à Enter The Void : j’adore pendant pendant 1H40, notamment quand on suit le mec de dos. C’est génial. Puis, je décroche quand la caméra flotte au-dessus de Tokyo. Les mouvements de caméra répétés jusqu’à l’épuisement, ça va quelques minutes. Sur une heure, c’est indigeste. Mais ce n’est pas à moi de dire ce que Gaspar Noé aurait dû faire : c’est lui l’artiste sur ce coup !

Les films que vous avez réalisés (Creep, Severance, Triangle et Black Death) correspondent à des genres différents.
Et c’est volontaire ! J’ai tellement pris mon pied en réalisant Severance que j’ai pensé, le dernier jour de tournage, enchaîner avec une autre comédie noire dans la même veine. Mais j’ai eu peur de tomber dans le cliché du cinéaste qui se répète alors qu’il n’a fait que deux films… Et puis, il faut voir la vérité en face : le cinéma évolue plus vite que nous. Dans les dix dernières années, je ne compte plus le nombre de films que l’on nous a vendus comme des classiques instantanés ou des révolutions et qui, cinq ans plus tard, sont rapidement devenus démodés. Le cinéma, c’est devenu la compétition. Et une fois que la mode est lancée, beaucoup de réalisateurs se contentent de la reproduire, toujours en moins bien. Le paradoxe de ce genre de recyclage, c’est que ça fait perdre la valeur de l’original. Je pense à un film comme Se7en dont l’esthétique a été reprise et qui aujourd’hui ne donne plus envie d’être revu tant on semble le connaître par cœur. Avec mes modestes moyens, j’essaye de m’affranchir de cette tendance et de faire un maximum de films différents en pensant à chaque fois au plaisir du spectateur. Car son plaisir, c’est aussi le mien. Si je fais un film sans avoir foi en ce que je raconte, alors je suis fini. Sur les quatre films, je considère Triangle comme le meilleur, plus sophistiqué et aussi moins accessible qu’un Severance ou un Creep. Il mise sur la concentration et l’ouverture d’esprit du spectateur. C’est pour ça que j’ai apprécié les réactions pendant les festivals. Je trouve ça sain que des gens viennent me voir à la fin d’une projection pour me dire qu’ils n’ont rien compris ou qu’ils ont des questions à me poser. Et si je conserve le mystère dans le film, je ne suis pas mystérieux dans la vie de tous les jours, ni même distant : je suis prêt à prendre toutes les remarques et à répondre à toutes les interprétations. Et, même si je ne dois pas le dire, je prends un plaisir pervers à lire les discussions sur les forums où les gens s’étripent sur Triangle.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici