Probablement refroidi par l’échec public de The Thing, son chef-d’œuvre, John Carpenter signe avec Christine, bien plus qu’un simple slasher conceptuel, l’une de ses oeuvres les plus abouties – et les plus nihilistes aussi.

PAR ALEXIS ROUX

Archie Cunningham (Keith Gordon, sosie bizarre de Sylvester Stallone) est un adolescent mal dans ses bottes, sempiternel geek à grosses lunettes, victime des brimades répétées des bullies de son lycée. Malgré son amitié avec Dennis, un footballeur beau gosse (John Stockwell), Archie se prépare un avenir des plus frustrants. Mais sa «rencontre» avec une Plymouth Fury de 1957 baptisée Christine va tout changer. Le jeune homme devient à son contact étrangement sûr de lui et sombre dans une fascination morbide pour sa berline, étrangement douée de conscience et motivée par les pires intentions…

Ça peut paraître difficile de l’admettre, mais Big John n’a en vérité jamais voulu faire ce film. Réticent à l’idée de signer un projet de commande, le Maître de l’Horreur remplira finalement son office avec, selon ses dires, le minimum syndical d’implication. Il faut croire que les auteurs sont parfois les plus mal placés pour parler de leur travail, le film semblant du début jusqu’à la fin comme habité d’une sombre dimension spectrale, une atmosphère étrangement autre dont Carpenter a toujours eu le secret. Il semble en même temps bien difficile de ne pas voir les nombreuses passerelles qui unissent le roman de Stephen King (encore et toujours lui) et le style du cinéaste: banlieue résidentielle sans histoires, personnages adolescents, histoire high-concept, antagoniste iconique… On pourrait y voir sans forcer un pastiche d’Halloween. Comprenant le potentiel extraordinaire de cette histoire, Carpenter fait preuve de la scène d’ouverture jusqu’au dernier photogramme d’un savoir-faire à la hauteur de sa réputation. Véritable bête féroce et imprévisible, Christine surgit sans cesse sans crier gare, envahissant le cadre au terme de longs et amples travellings, transperçant la nuit de ces phares immaculés, émergeant d’un garage en feu comme un démon se hissant hors des Enfers. On s’est rarement senti autant en insécurité qu’en la présence de cette voiture diabolique, que même la caméra ne parvient jamais à contenir.

Politique, l’horreur l’est toujours chez Carpenter et sans surprise, Christine n’échappe pas à la règle. Une fois encore, c’est l’occasion pour lui de tirer à boulets rouges sur l’American Way Of Life et son impact néfaste sur le peuple, renforcé par la politique de Ronald Reagan, en poste depuis 1981. Avant d’être l’antagoniste mécanique d’un récit d’horreur délicieusement kitsch (que Stephen King tentera d’ailleurs de «maximiser» avec le nanar Maximum Overdrive, sa seule réalisation), la voiture se fait surtout la parabole d’une société de consommation de plus en plus écrasante (elle en est le symbole le plus fort), prônant un simili-bonheur matérialiste comme seul moyen de s’accomplir – ou plutôt de se complaire dans une virilité exacerbée (Archie plonge corps et âme dans l’arrogance et la violence vengeresse pour pouvoir conquérir son idéal féminin). Mais au fond, Christine se révèle surtout d’une perspicacité exemplaire dès lors qu’il donne à voir une jeunesse en perdition, incapable de lutter contre le revirement réactionnaire de son époque.

Cinéaste marginal et libertaire, conscient de l’importance des jeunes générations, John Carpenter avait déjà mis en scène la brutalité insidieuse et dévastatrice que subit la jeunesse américaine dans Halloween (Michael Myers, en poursuivant ces quelques lycéennes à la sexualité assumée, semblait vouloir éradiquer les restes de la libération sexuelle). Les personnages sont ici montrés comme prisonniers d’une image, d’un rôle, d’un destin dont les grandes lignes sont déjà tracées et dont il paraît impossible de s’extirper. Archie voudrait s’affranchir de l’image d’intello dans laquelle le système et ses parents le cantonnent; Dennis, gravure de mode, aspire à plus de reconnaissance tandis que Leigh (Alexandra Paul), résumée sans cesse à son physique, lutte ardemment pour ne pas devenir un vulgaire trophée à décrocher. C’est de cette détresse existentielle renforcée par le confinement urbain (on ne quitte jamais la ville, qu’on devine vaguement entourée par la campagne) que Christine se nourrit, devenant entre les mains d’Archie le réceptacle d’une toute-puissance factice. Devenu l’esclave de sa voiture, Archie se fait in fine l’esclave de tout un système. Vision dramatiquement pessimiste d’une génération privée d’horizon au pays des opportunités, Christine laisse le spectateur mortellement déprimé car maintenant conscient de sa propre soumission. Sans conteste l’une des œuvres les plus denses de son auteur, et qui compte pourtant parmi ses films les plus facilement «oubliés». On espère qu’au terme de cette lecture, vous irez vite vous y (re)plonger.

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