Antonio Campos confirme son amour du malaise et de la noirceur dans ce curieux long métrage.

PAR JEAN-FRANÇOIS MADAMOUR

Non, il ne s’agit pas d’un remake de Christine, le classique de John Carpenter (1983) dans lequel une automobile surnaturelle et malveillante prenait petit Ă  petit le contrĂŽle de l’adolescent qui l’avait achetĂ©e mais bien un film original au titre Ă©ponyme. La Christine en question est une journaliste ambitieuse qui, en plein dans les annĂ©es 70, sĂ»re de ses compĂ©tences et persuadĂ©e de rĂ©ussir dans le mĂ©tier, dĂ©couvre les lois cruelles du monde du journalisme lorsque la chaĂźne de tĂ©lĂ©vision WZRB change de ligne Ă©ditoriale et dĂ©cide de passer davantage de « sensationnel ».

On avait remarquĂ© Antonio Campos avec son puissant premier long mĂ©trage, le coup d’essai-coup de maĂźtre Afterschool. Un film prĂ©sentĂ© en son temps comme une vulgaire bĂȘte de festival, Ă©niĂšme variation sur le mal-ĂȘtre adolescent lorgnant vers Elephant de Gus Van Sant et Benny’s Video de Michael Haneke qui avait tous les tics pour nous faire soupirer et qui, en rĂ©alitĂ©, s’attaquait Ă  des choses infiniment plus complexes comme, par exemple, les premiĂšres Ă©motions du hĂ©ros ado dans une Ă©cole chic de la cĂŽte Est, confrontĂ© pour de vrai Ă  des notions qu’il ne connaissait alors que de maniĂšre virtuelle, planquĂ© derriĂšre son Ă©cran d’ordinateur – le premier Ă©moi sexuel comme la premiĂšre confrontation Ă  la mort.

D’apparence plus classique, plus balisĂ©, plus «based on a true story», Christine ne s’inscrit pas moins dans la mĂȘme vaine, surprenant Ă  bien des endroits. RĂ©flexion cruelle sur la dĂ©ontologie journalistique et en mĂȘme temps tragĂ©die d’une femme en souffrance affective, Christine confirme la prĂ©dilection de ce rĂ©alisateur aussi radical qu’ultra-sensible pour les portraits farouchement dĂ©rangeants, de ceux qui nous mettent mal Ă  l’aise et nous poursuivent longtemps aprĂšs le visionnage. L’actrice Rebecca Hall, que l’on ne soupçonnait pas capable de darkitude, confĂšre ce qu’il faut de malaise Ă  la Marina de Van (les vrais savent
) pour nous donner Ă  vivre le quotidien frustrĂ© de son hĂ©roĂŻne en quĂȘte de reconnaissance, obligĂ©e de partager son logement avec une maman possessive et de ravaler tous les soirs dans sa chambre son amertume professionnelle. InĂ©dite dans ce registre, la comĂ©dienne tient face Ă  des monstres de partenaire que sont Tracy Letts (scĂ©nariste du Bug de William Friedkin et acteur vu entre autres dans Le Teckel et Pentagon Papers) et Michael C. Hall (notre Dexter de Six Feet Under), idĂ©al contre-emploi, surprenant dans un rĂŽle assez dur de partenaire couard.

Le sentiment de malaise, qui poursuit aprĂšs la fin de la projection, est le signe de la rĂ©ussite artistique de Christine, film oĂč la violence se nourrit et s’augmente de l’indiffĂ©rence. On regrette du coup que ce beau moment de chaos, rĂ©alisĂ© en 2016, soit un peu passĂ© sous le radar lĂ  oĂč il est sorti et pas sorti, en dĂ©pit de bonnes critiques Ă  toutes les projections festivaliĂšres (chez nous, il Ă©tait en compĂ©tition au Festival de Deauville en 2016 duquel il Ă©tait reparti bredouille). Que l’on se rassure toutefois sur la carriĂšre de son auteur surdouĂ©: si son premier long (Afterschool) a Ă©tĂ© trĂšs remarquĂ© et ses deux suivants beaucoup moins (Simon Killer avec Brady Corbet lost in Paris et donc ce Christine), Antonio Campos affiche dĂ©jĂ  son prochain long mĂ©trage The Devil All The Time avec Robert Pattinson.

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