[CHRISTINE] Antonio Campos, 2017

Antonio Campos confirme son amour du malaise et de la noirceur dans ce curieux long métrage.

PAR JEAN-FRANÇOIS MADAMOUR

Non, il ne s’agit pas d’un remake de Christine, le classique de John Carpenter (1983) dans lequel une automobile surnaturelle et malveillante prenait petit à petit le contrôle de l’adolescent qui l’avait achetée mais bien un film original au titre éponyme. La Christine en question est une journaliste ambitieuse qui, en plein dans les années 70, sûre de ses compétences et persuadée de réussir dans le métier, découvre les lois cruelles du monde du journalisme lorsque la chaîne de télévision WZRB change de ligne éditoriale et décide de passer davantage de « sensationnel ».

On avait remarqué Antonio Campos avec son puissant premier long métrage, le coup d’essai-coup de maître Afterschool. Un film présenté en son temps comme une vulgaire bête de festival, énième variation sur le mal-être adolescent lorgnant vers Elephant de Gus Van Sant et Benny’s Video de Michael Haneke qui avait tous les tics pour nous faire soupirer et qui, en réalité, s’attaquait à des choses infiniment plus complexes comme, par exemple, les premières émotions du héros ado dans une école chic de la côte Est, confronté pour de vrai à des notions qu’il ne connaissait alors que de manière virtuelle, planqué derrière son écran d’ordinateur – le premier émoi sexuel comme la première confrontation à la mort.

D’apparence plus classique, plus balisé, plus «based on a true story», Christine ne s’inscrit pas moins dans la même vaine, surprenant à bien des endroits. Réflexion cruelle sur la déontologie journalistique et en même temps tragédie d’une femme en souffrance affective, Christine confirme la prédilection de ce réalisateur aussi radical qu’ultra-sensible pour les portraits farouchement dérangeants, de ceux qui nous mettent mal à l’aise et nous poursuivent longtemps après le visionnage. L’actrice Rebecca Hall, que l’on ne soupçonnait pas capable de darkitude, confère ce qu’il faut de malaise à la Marina de Van (les vrais savent…) pour nous donner à vivre le quotidien frustré de son héroïne en quête de reconnaissance, obligée de partager son logement avec une maman possessive et de ravaler tous les soirs dans sa chambre son amertume professionnelle. Inédite dans ce registre, la comédienne tient face à des monstres de partenaire que sont Tracy Letts (scénariste du Bug de William Friedkin et acteur vu entre autres dans Le Teckel et Pentagon Papers) et Michael C. Hall (notre Dexter de Six Feet Under), idéal contre-emploi, surprenant dans un rôle assez dur de partenaire couard.

Le sentiment de malaise, qui poursuit après la fin de la projection, est le signe de la réussite artistique de Christine, film où la violence se nourrit et s’augmente de l’indifférence. On regrette du coup que ce beau moment de chaos, réalisé en 2016, soit un peu passé sous le radar là où il est sorti et pas sorti, en dépit de bonnes critiques à toutes les projections festivalières (chez nous, il était en compétition au Festival de Deauville en 2016 duquel il était reparti bredouille). Que l’on se rassure toutefois sur la carrière de son auteur surdoué: si son premier long (Afterschool) a été très remarqué et ses deux suivants beaucoup moins (Simon Killer avec Brady Corbet lost in Paris et donc ce Christine), Antonio Campos affiche déjà son prochain long métrage The Devil All The Time avec Robert Pattinson.

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