Quand Clint Eastwood devient John Huston le temps d’un film, cela donne Chasseur Blanc, Cœur Noir, petite pépite méconnue qui mérite pourtant le détour.

D’aucuns rangent facilement ce bon vieux Clint dans la case des artistes rĂ©actionnaires, se contentant Ă  chaque nouveau long-mĂ©trage de raviver le flambeau d’une AmĂ©rique rĂ©trograde Ă  laquelle il faudrait rendre sa grandeur d’antan – il faut dire que son rapprochement d’avec Donald Trump ne plaide pas en sa faveur. Mais se limiter Ă  ces envolĂ©es conservatrices serait hĂ©las passer sous silence la complexitĂ© inhĂ©rente et passionnante de l’artiste et son rapport si particulier au hĂ©ros classique amĂ©ricain, dont il ne cesse plus aujourd’hui d’explorer la moindre facette. Une complexitĂ© que le très beau et très mĂ©connu Chasseur Blanc, CĹ“ur Noir avait brillamment mis en lumière.

Basé sur un livre de Peter Viertel racontant les déboires de John Huston sur le tournage de L’Odyssée de l’African Queen, le film raconte l’histoire du désormais renommé John Wilson (Eastwood lui-même), cinéaste émérite qui, au début des années 50, entreprend de tourner son prochain long-métrage en Afrique. Accompagné de son scénariste et jeune protégé Pete Verrill (le trop rare et très bon Jeff Fahey), alter ego de Viertel, l’homme entend aussi et surtout s’y adonner aux joies du safari et abattre un éléphant, fasciné par l’idée de terrasser un animal aussi majestueux. Un rêve qui vire bien vite à l’obsession et menace de mettre en péril toute l’entreprise. Au-delà du récit sur lequel le film se base, il se dégage de Chasseur Blanc, Cœur Noir, peut-être plus encore que de n’importe quel autre film d’Eastwood, une dimension puissamment autobiographique. Dès l’ouverture, scène d’équitation des plus nerveuses, le ton est donné: Wilson est un aventurier, un conquérant, toujours en quête de nouveaux territoires sur lesquels laisser son empreinte. Etouffant dans ce petit monde bourgeois qui le répugne, Eastwood-Wilson prend un malin plaisir, pendant toute la première partie du film, à démonter brique par brique le soap opera luxueux qui se joue sous nos yeux. Ignorant son producteur, moquant son entourage à coups de piques assassines, refusant toute concession, l’homme n’a que faire des conventions qui régissent son univers et qu’il bouscule avec un cynisme jubilatoire, trop heureux à l’idée de plonger ses guindés collaborateurs dans l’aridité de l’Afrique.

Ce sera chose faite par le biais d’une transition maline, nous faisant passer d’un spectacle folklorique ouvertement raciste à l’authenticité d’une route de terre en Tanzanie. De la farce caustique qui nous était jusqu’alors servie, le film abandonne tout ou presque, ne conservant que les dialogues aiguisés et la franchise abrupte de son personnage. Marchant dans le désert, fusil à la main, affaibli par la chaleur écrasante, Wilson apparaît comme un cow-boy vieillissant, retrouvant dans la contemplation du désert africain la nature sauvage et indomptée qui fut autrefois le décor de l’Ouest américain. Obsédé par cet éléphant qu’il pourchasse presque malgré lui, John se cherche un rêve, un défi qui l’amènera à se surpasser, à se prouver qu’il existe encore. Mais tout comme Chris Kyle, héros du récent American Sniper, tentait vainement deranimer l’imaginaire des cow-boys dans les décombres de la guerre irakienne pour finir emprisonné par son quotidien monotone de père de famille, John est le dernier des géants. Tout comme les pachydermes qu’il traque, il appartient à «un monde disparu», celui de l’Amérique des pionniers qui se faisait, au-delà de toutes considérations politiques, la garante d’une mythologie, désormais mise à terre par la décadence d’un monde (celui d’Hollywood, que John pourfendra avec véhémence lors d’un monologue intense). Il faut voir la fin du film et tout le poids qui pèse sur cette carcasse soudainement frêle lorsqu’il s’effondre dans son siège et se résigne à suivre le mouvement. Une image tragique, bouleversante, qui unit les deux figures (l’auteur et son personnage) dans un même corps, et prouve, s’il fallait vraiment le prouver, l’intelligence retorse d’un cinéaste devenu aujourd’hui le témoin d’une époque disparue.

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