Le Chaos en direct du Festival Entrevues Belfort (qui a lieu du 18 au 25 novembre 2019 pour la 34ème édition). JOUR 1.

Voir La Traque autrement que sur un TVrip qui tâche relève déjà d’un petit exploit. Mais voir La Traque en salle, présenté par Jean-Luc Bideau, à côté de filles de 15 ans s’enfilant tous les films de patrimoine projetés ici (“On a vu L’étrangleur, pas génial. Le résumé avait pourtant l’air ouf “ou encore un bien sûr de lui :”Non, c’est Adieu Philippine le pire film du Festival “), ça, c’est du une fois dans une vie.

Peu à peu devenu un fleuron du cinéma de genre français – on pourrait dire qu’il est le plus connu des films pas trop connus – le film de Serge Leroy est une variation bien française des Chiens de Paille (1971), qu’on aurait trempée dans l’atmosphère étouffante du Trou de Becker (1960), où il était là aussi question de culpabilité partagée et de solidarité virile possiblement mise à mal par une trahison.

Sept gaillards, réunis par la chasse normande et par des relations d’intérêts croisés, se mettent à littéralement traquer le gibier: en l’occurrence un gibier portant le nom de Mimsy Farmer, cherchant par tous les moyens à fuir après avoir subi le viol effroyable des frères Danville (Philippe Léotard et Jean-Pierre Marielle, au sein d’un casting absolument dingue). La métaphore animale est loin d’être gratuite : petit à petit notre héroïne en fuite se met à ne plus prononcer que des bribes de mots, puis des cris bestiaux, jusqu’à une scène insoutenable s’enfonçant dans les marécages qui demeure l’un des grands moments de malaise du cinéma européen des seventies.

Le film est de toute façon un défi moral puisqu’il nous propose de coller aux basques de ces sept patriarches, soudés par une forme de phallocratie (dixit Olivier Père), trouvant tous une bonne raison de s’accommoder du meurtre de Mimsy malgré les réticences morales de certains…

Vous êtes la première salle pleine venue le voir!” nous gratifie Jean-Luc Bideau, revenant sur l’échec du film (on n’a pas réussi à se procurer le box-office de l’époque). Un spectateur fait remarquer que la salle n’a pas réussi à applaudir à la fin de la projo: preuve en est que le film, malgré un scénario qui bégaie par moments, est peut-être plus dérangeant encore qu’à sa sortie il y a 45 ans.

Autre grand moment du festival, toujours dans cette programmation Transversale Chasse à l’homme: la projection du génial Roi de l’évasion d’Alain Guiraudie (2009), introduite par Victor Bournerias (que les spectateurs du Grand Action connaissent bien).

On aurait tort de dévoiler les grandes lignes de ce film fou à ceux qui ne l’ont pas encore vu, axé autour d’une idée simple mais prodigieuse : un personnage principal perpétuellement en fuite dès qu’on est à sa recherche, mais qu’on souhaite expulser dès qu’il pose ses valises (“Vous voudriez pas prendre des vacances, Lacourtade?“). Le canevas est idéal pour aller piocher dans la grammaire du road-movie, du film policier collant aux basques d’un fugitif, et bien évidemment du burlesque. On se hasardera à dire que le film est une métaphore limpide sur cet obscur objet qu’est le désir, qui nous cueille alors qu’on ne l’avait pas cherché, et qui s’évapore au moment où on commence à le stabiliser…

Porté par une Hafsia Herzi lumineuse dont décidément la filmo n’est pas là pour là se soumettre aux angles droits de la morale, le film est tellement bien fait, tellement imaginatif dans son montage, qu’on en oublierait presque que notre héros de 43 ans (le seul et unique Ludovic Berthillot) se ballade la moitié du film en slibard ou en débardeur fuchsia trop petit pour lui. Un vrai héros de cinéma quoi… Si on nous avait dit qu’une salle remplie de mineurs sortirait hilare d’un film de la Guiraude, on aurait signé direct!

Côté compétition internationale, deux films gracieux aperçus hier: le premier, Jiyan de Süheyla Schwenk, narre l’histoire d’Hayat, une femme enceinte kurde ayant fui la Syrie, et sa difficile intégration à Berlin au sein de sa belle-famille, ici, dans une ville où elle et son mari Harun ne peuvent même pas travailler légalement. Dur, dur d’être un (futur) bébé dans un environnement aussi hostile… mais un événement va souder le foyer recomposé. Un film qui prend un peu de temps à poser ses enjeux, mais déchirant dans ses ultimes minutes, quand à l’instar de notre personnage principal, la caméra prend le large et quitte la maisonnée confinée.

From Tomorrow On, I Will, montré à la dernière Berlinale, est le premier long co-réalisé par le Chinois Wu Linfeng et le Serbe Ivan Markovic (également directeur de la photographie, notamment d’ Angela Schanelec, et ça se voit à l’écran). L’histoire d’un gardien de nuit pékinois qui rentre dormir la journée, à l’inverse de son colocataire, avec qui il partage ainsi le même lit, mais jamais en même temps. Un film à la lisière de l’expérimental, très peu dialogué (de toute façon notre attention, heure avançant, commençait à faiblir) et qui suit un personnage solitaire perdu dans un grand ensemble urbain nocturne, constamment saturé par les sollicitations visuelles et sonores (klaxons, marchés ambulants, ordures, neon lights…). Un docu-fiction élégantissime racontant l’évaporation d’un homme, cruel aussi sur ces travailleurs désertant l’arrière-pays en espérant, en rejoignant Pékin, trouver du travail et une vie meilleure…

Mais voilà qu’on vient d’apprendre la mort d’une gloire nationale : l’élégant Monsieur Douchet, le seul critique de France plus connu pour ses milliers de séances travaillées à l’intuition devant un parterre de groupies ébahies que pour ses textes! Adieu l’artiste <3

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