Les expérimentations d’un savant-fou dans un film expérimental (Autumnal Sleeps de Michael Higgins); une errance Texane à la recherche des derniers freaks (Texas Trip – A Carnaval of Ghosts de Steve Balestreri et Maxime Lachaud); l’univers mental d’un post-adolescent entre rose bonbon et noir désir (Playdurizm de Gem Deger). Du cinéma qui donne envie de passer de l’autre côté de l’écran.

Autumnal Sleeps de Michael Higgins
À l’aube du cinéma, isolé dans sa maison de campagne, le docteur Epstein se livre à des expériences scientifiques sur des êtres humains. Très vite, tout son univers se dérègle…
Dans une démarche empirique, le réalisateur Michael Higgins, issu du collectif Expérimental Film Society, a filmé des musiciens et des performeurs dans un bâtiment désaffecté avec une caméra soviétique des années 70 sur des pellicules périmées depuis plus de dix ans. Tout était filmé en une seule prise, sans savoir ce qu’il allait obtenir au montage. C’est lors de cette étape qu’il a commencé à développer une fine trame narrative de conte vénéneux autour d’un savant fou et des personnages archétypaux afin de créer une expérience psychosensorielle aux allures de freakshow-chromo. Avec ses jeux de lumière, ses effets sonores, sa texture abrasive, c’est du cinéma qui brûle, hanté par de nombreux fantômes, nourri de références aux films muets, à Nosferatu, à Docteur Mabuse, restant accessible pour ceux qui n’adhèrent pas du tout au cinéma expérimental et qui seront du coup sensibles aux variations d’intensité et aux effets de présence.

Texas Trip – A Carnaval of Ghosts de Steve Balestreri et Maxime Lachaud
Dans les drive-in en ruines, les monstres et les peurs n’habitent plus l’écran. Ils ont glissé vers d’autres marges. Utilisant la figure du freak pour créer leurs propres mythes, des artistes Texans interrogent leur rôle dans ce monde.
Quand lors de la présentation du film au LUFF, l’écrivain Maxime Lachaud parlait de son documentaire comme d’un rêve, en écho à sa sélection de films-rêves, c’est exactement la sensation de torpeur hallucinée que provoque son documentaire co-réalisé avec Steve Balestreri dont le climat onirique invite à passer de l’autre côté de l’écran. Partis avec leur bagage culturel et leur amour (fort compréhensible) pour les films tournés en ces terres, les deux documentaristes se sont laissés happer, et envahir, par l’ambiance texane, transformant ce qui aurait pu être un simple documentaire de cinéphile fasciné par la mythologie US (les extraits de films cultes, dont Carnival of Souls, inspirateur du titre du doc, sont quasi tous donnés en incipit) en véritable instantané de l’époque: un film de ruines où la contre-culture, naguère célébrée, est aujourd’hui abandonnée sur le bas-côté dans l’indifférence générale d’un monde d’autoroutes. Face à ce désenchantement du réel (et contre lequel la cinéphilie ne fait hélas plus rempart), face à un monde où la culture est de plus en plus ouvertement méprisée, il s’agit alors de continuer, malgré tout, à célébrer l’art comme force transcendante, à montrer la beauté là où on ne la montre plus, à la recherche de ces nouveaux beaux monstres à filmer. C’est totalement contemporain comme réflexion, reflet d’une époque où les cinémas ferment et où la représentation de la marge est menacée. A la fin, Steve Balestreri et Maxime Lachaud sont clairement passés de l’autre côté de l’écran, finissant leur trip texan exsangues, un peu hallucinés et perdus, devenant à leur tour les personnages des films qu’ils ont adoré par le passé.

Playdurizm de Gem Deger
Demir ne sait plus du tout où il est. Il se réveille, son esprit est comme une page blanche, sans passé ni mémoire. Il découvre qu’il partage un appartement aux couleurs acidulées avec son idole et fantasme Andrew, bellâtre hollywoodien, et son cochon nain. Alors qu’Andrew aligne les conquêtes sexuelles, Demir tente d’attirer son attention…
Exactement comme le documentaire de Steve Balestreri et Maxime Lachaud, Playdurizm est un film où, là aussi, on passe de l’autre côté de l’écran, vers ce qui fait fantasmer le cinéphile (et, en l’occurrence ici, fantasmer tout court). Playdurizm, titre difficilement traduisible et donc très sexy selon le très jeune réalisateur-acteur Gem Deger (né en Turquie en 1997), s’avère extrêmement libre dans sa forme qui donne l’impression au prime abord de regarder un fucked-up movie de Gregg Araki dans lequel on aurait tous aimé vivre dans les années 90. Mais c’est situé de nos jours dans une société archi-connectée gavée d’images au-delà du réel (on navigue dans différents écrins, du teen movie dark à la télé-réalité) et où l’on a envie d’oublier le réel, de s’en déconnecter, pour faire abstraction de ce qui heurte comme lors d’une résilience. Les personnages trop-beaux-pour-être-vrais en pixel face au jeune protagoniste ne répondant pas aux standards d’une sexualité stéréotypée sont de ravissants et dangereux trompe-l’oeil, et le film agit de la même façon. En surface, s’expriment le glamour à mort, l’humour trash, le désir consumant, les couleurs euphorisantes, la dimension sitcom-pervertie-sous-acide (Barbie et Ken jouant à sado et maso). Mais en profondeur, une indicible mélancolie revient comme une lame de fond, soutenant que le réalisateur-acteur Gem Deger ne triche pas avec ses désirs ni avec ses sentiments. La chute, d’une noirceur abyssale, invite à revoir tout ce qu’il nous a raconté avec beaucoup moins de frivolité.

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