Parrainé par Jean François-Davy et secondé par Noël Simsolo, Paul Vecchiali signe une variation cochonne et féminine (voire féministe) du Grand Sommeil, qu’il transforme en aventure policière aussi polissonne que tarabiscotée.

PAR JEREMIE MARCHETTI

30 Décembre 1975 : un coup de poignard est asséné à la France de la libération sexuelle, cette France porno qui jouissait tranquillement même dans les salles traditionnelles : le classement X tombe, forçant les films sexuellement explicites à prendre la poudre d’escampette. Un coup de froid qui mettra un terme au coup de chaud que vivait notre pays cette année-là : ainsi, le festival du film pornographique naquit et disparut en un même mouvement, récompensant quand même au passage d’un Phallus d’or Le sexe qui parle. À Cannes, le passage à la Quinzaine du très fameux Exhibition provoque l’émeute : derrière ce classique signé Jean François Davy, qui ausculte les coulisses du X, se cache le tournage de Change pas de main (sous titré Le sexe à bout portant), film traditionnel mais pourvu de scènes non simulées qui échappa tout de même à la guillotine de la censure. Un exemple parmi d’autres de la frontière de plus en plus floue entre le porno et le cinéma tradi, qui mettra un bon moment à se relever de cette sérieuse débandade.

S’il est un amoureux du cinĂ©ma français Ă  l’ancienne (grand fan de Darrieux, de Bresson ou de Gremillon), Paul Vecchiali n’a pas Ă©tĂ© un conformiste pour autant : Ă©levĂ© parmi les figures de la Nouvelle Vague, son Femmes Femmes fit sensation en son temps. Pasolini en fut tellement fou qu’il lui emprunta ses deux actrices fĂ©tiches pour Salo en leur faisant rejouer littĂ©ralement des scènes de Femmes Femmes ! Hybride Ă  son Ă©poque et toujours autant aujourd’hui, Change pas de main est quant Ă  lui animĂ© par ce sentiment d’excitation, de folie et de fièvre typique des 70’s. ConsidĂ©rant que le porno allait contaminer les autres genres, Vecchiali opte pour la dĂ©marche inverse : Change pas de main sera un porno contaminĂ© par les genres, bifurquant vers le thriller et la comĂ©die avec une pincĂ©e de complot politique bien salĂ©. Il y a Myriam MĂ©zières, future Ă©gĂ©rie sulfureuse d’Alain Tanner, en privĂ©e Ă  qui on l’a raconte pas, tendance Ă  poil sous l’imper : lĂ  voilĂ  engagĂ©e par Madame la Ministre, dont on a envoyĂ© une vidĂ©o compromettante mettant en scène les Ă©bats de son fils. Il ne faut pas longtemps avant que l’intrĂ©pide dĂ©tective et sa compagne Natacha dĂ©couvrent qu’un joyeux bordel se trame au Shanghai Lily, cabaret louche oĂą tout le monde semble suspect et oĂą l’on chante des chansons qui ne vous sortent pas de la tĂŞte («Je m’appelle Mona, je m’appelle Mour, je m’appelle Monamouuuur»).

Trépidant c’est bien le mot pour désigner Change pas de main tant il ne perd pas de temps à s’amuser avec les codes du film noir (les femmes tiennent des rôles d’hommes et inversement). Il y a des numéros de strip-tease, du flinguage à gogo, une enquête prenant des travers sordides (chantage, trafic, viols ou nécrophilie), des vengeances qui se trament et des corps qui s’impatientent dans l’obscurité. Vecchiali contrebalance la noirceur de son récit par une attitude mêlant gravité et légèreté, avec des corps qui tombent comme des mouches, et d’autres qui baisent comme des lapins. Lorsque notre privée en escarpins se laisse aller dans les bras de son toyboy et de sa petite amie, la joie et la tristesse se mélangent avec une grâce inattendue. Et il y a la fascination pour des femmes fortes, fanées, brisées ou redoutables, entre excès et drôlerie : un goût de kitsch, de camp et de tragique que ne renierait pas le Fassbinder de l’époque.

Là où Change pas de main évite l’écueil du film bêtement «caviardé», c’est que ses desseins pornographiques s’insèrent diablement bien et très logiquement à tout ce joyeux bordel : outre un threesome acrobatique sur un comptoir, les nombreuses scènes d’orgies (étonnamment bisexuelles) ont conservé leur aura hypnotique et leur sève brûlante. Le clou du spectacle étant cette impensable poursuite au milieu d’une partouze, où l’effroi méduse l’écran autant que le désir. Vecchiali s’amuse, c’est un fait, mais jamais la récréation parodique ne prend le dessus : la musique de Roland Vincent résonne comme un bal triste au milieu de tableaux bizarres et mélancoliques, tel ce tueur démasqué dans un sanglot.

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