🔴 La 10e édition du Champs-Élysées Film Festival (qui s’est déroulé du 14 au 21 septembre 2021) vient de se terminer. De Dash Shaw à Pascal Tagnati, des Etats-Unis à la France, c’est l’heure de faire le bilan chaos d’une édition pas comme les autres 🔴

PAR SINA REGNAULT & GAUTIER ROOS

Cinéma US

Parmi les films américains présentés lors de cette dixième édition du Champs-Elysées Film Festival, commençons par celui qui a glané un Grand Prix à Deauville: Down With the King de Diego Ongaro. Un rappeur américain approchant la quarantaine (joué par la véritable star du hip-hop Freddie Gibbs) s’initie à une nouvelle vie dans une ferme du Massachusetts. Le mélange entre claquettes-chaussettes d’un côté et fourche à foin de l’autre produit son petit effet. Comme dans le film précédemment cité (et comme dans beaucoup de films vus ici), la frontière entre documentaire et fiction est sérieusement remise en cause, le film ayant tout du doc shooté aux narratifs du portrait cassavetien. C’est beau, c’est redoutablement bien fait, mais ça peine à emballer totalement sur la durée, le doux parfum du film s’effritant légèrement à mesure qu’il mène sa barque (limite à laquelle il faut avoir l’honnêteté d’ajouter ceci: on y perçoit une petite teinte «film de festival» qui commence, notre grand âge aidant, à ne plus exercer le même charme que dans notre jeunesse…).

Le prix du public dans la catégorie meilleur long métrage américain, a été attribué à un film dont on vous parle beaucoup depuis quelques festivals (et qui sera au LUFF): Strawberry Mansion, de Kentucker Audley et Albert Birney. Un film fait d’onirisme et de décors en papier mâché, où le gouvernement fédéral insère des publicités dans les rêves de ses sujets. Le prix du jury dans la catégorie meilleur long métrage américain a, de son côté, était décerné à Cusp de Isabel Bethencourt et Parker Hill, un documentaire également présent à Sundance. Pour vous résumer l’intrigue: dans une ville militaire du Texas, trois adolescentes affrontent les recoins sombres de leur esprit, à la fin d’un été de rêve et de fièvre. On a apprécié la sincérité des propos, dont les visages mutiques de certains voulaient dire beaucoup, en peu de choses.

La mention spéciale du Jury dans cette catégorie a, quant à elle, été attribuée à Cryptozoo de Dash Shaw, un blockbuster-film-d’animation excellent, dans lequel, une aventurière part sauver des créatures imaginaires, et se demande, in fine, s’il ne faudrait pas les laisser en liberté, plutôt que de les enfermer dans une réserve. Si le propos peut paraître simpliste, la réalisation est d’une beauté impeccable, affichant des traits issus de la culture pop de la fin des années 60, à mi-chemin entre du psychédélisme de jeu vidéo et Jurassic Park sous acides.

Continuons sur notre lancée avec le prix du jury du meilleur court métrage américain accordé à There’s a prison on fire in the Forest de Jeremy Lee Mackenzie. Une histoire animée en réalité virtuelle où des prisonniers, assis à flanc de colline, regardent leur prison brûler à pleine flamme, tout en dissertant sur le sens de la vie. Mention spéciale: Beauté Marks de Gina Hackett.Le prix de la critique du meilleur long métrage made in USA, décerné à Queen of Glory, de Nana Mensah, surprend, quant à lui, car nous attendions plutôt The Sleeping Negro de Skinner Myers, l’un de nos coups de coeurs du festival. Un film, certes, difficile à distribuer, de par sa radicalité politique, mais assez grandiose dans sa mise en scène d’un malaise identitaire. Tourné en Super 16, à Los Angeles, avec un budget de 45 000 dollars, seulement, The Sleeping Negro rappelle les heures les plus glorieuses du cinéma engagé des années 80 et 90, où la synergie militantisme et narration visuelle était à son apogée. 

Pour le prix du meilleur court métrage américain, le public a décidé de remettre le prix à Plaisir (en français, si si) de Molly Gillis, tourné dans une commune pittoresque du sud de la France. Alors que Gillis décrit son séjour là-bas comme «un véritable cliché de comédie romantique», Plaisir parvient à puiser dans les sentiments universels d’isolement, de vulnérabilité, de confusion, et évoque le besoin de prendre son temps pour se comprendre soi-même, avant de parvenir à comprendre les autres. Une tasse de thé qui, au final, n’a pas été à notre goût.

Cinéma français

Pas mal séduits nous fûmes par le film français Le monde après nous de Louda Ben Salah-Cazanas, récit très très très autobiographique d’un aspirant écrivain peinant à joindre les deux bouts dans l’attente de sa première publication. Attention, film très élégant et rondement bien mené (ce que les sélectionneurs de la dernière Berlinale avaient déjà noté) qui offre aux acteurs des personnages et des dialogues de haute volée, tout en tapant dans un cast’ bien complémentaire (Aurélien Gabrielli, Louise Chevilotte et le grand Jacques Nolot, qui nous a adressé la parole lors de notre passage aux ouatères). Dommage que le film nous procure une légère impassibilité dans son dernier tiers, au moment où il est censé décoller, ramenant la fiction vers des territoires assez attendus.

Sinon, grosse grosse grosse tendance à «l’émotion rollercoaster» pour trois films présentés en compétition: Entre les vagues d’Anaïs Volpé, Trop d’amour de Frankie Wallach, Mi iubita, mon amour de Noémie Merlant. Trois films dont on peut dire qu’ils carburent à l’énergie chaleureuse et dispendieuse (et la chaleur, tout le monde aime ça) mais qui ont une fâcheuse tendance à ne pas vraiment savoir paver le terrain aux moments dramatiques, constamment réduits à des passages obligés. C’est surtout le cas pour les derniers films cités: les moments de dispute avec tonton René ou avec tel amant roumain semblent incroyablement téléphonés, dessinant plus une boucle GarageBand infinie (fous rires => liesse collective => dispute => engueulade => pleurs => rabibochage) qu’un scénario solide. Et curieusement, ça se regarde sans déplaisir…

Au rayon déception, ajoutons un film qui avait tout pour nous (mais qui en fait, non pas vraiment) qui s’appelle L’été nucléaire (Gaël Lépingle), nouvelle livraison des armées de bathysphère productions. Le pitch est chaos (un accident dans une centrale quelque part dans la France rurale conduit un groupe de vingtenaires à se retrancher, voire se barricader, dans une baraque en attendant les secours) et le cast aussi: Shaïn Boumédine et Alexia Chardard, tout droits sortis de l’écurie Mektoub My Love! Hélas, le film, sursaturé de ponctuations musicales, semble prendre le genre du home invasion (ou du polar poisseux retranché à la Chiens de Paille) avec un peu trop de distance… Rendez-nous ce vieux bourrin de Peckinpah!

Sinon, mentionnons une bonne cuvée de courts-métrages français. Parmi eux, Le voisin de Lou de Victoria Lafaurie et Hector Albouker reprend une certaine tendance Antoine Doinel du cinéma français, le tout avec un zeste de Louis Malle: Vladimir, quinze ans, secrètement amoureux de sa voisine Lou, accepte de l’aider à déménager tout en se fadant ses palabres amoureuses avec des garçons plus vieux! Mentionnons enfin un autre premier court-métrage enserré dans le regard d’un jeune amoureux solitaire, Ainsi commença le déclin d’Antoine de Paul Rigoux (un fidèle du site que vous tenez actuellement entre vos mains), bonhomme qui lit Dostoïevski dans les cafés de la Place Clichy, et qui se décide à parler à une jeune inconnue, déjà maintes fois repérée, à la sortie d’une salle de cinéma… Alerte plan-séquence-de-rencontre-amoureuse assez déstabilisant et bougrement bien fichu!

Avec le flair qui nous caractérise, nous avons loupé les deux films français promis aux plus hautes distinctions: L’Énergie positive des dieux de Laetitia Møller et Au cœur du bois de Claus Drexel, qui ont décroché ex aequo le Prix du Jury du Film Français Indépendant. Mais pas mal de choses nous sont passées sous les yeux, à commencer par un film beau-beau-chaos présenté à l’ACID, I Comete de Pascal Tagnati, rêverie estivale en plans fixes uniquement qui immerge son spectateur dans la douceur d’un village corse. On ne comprend pas tout ce qui s’y dit – ce n’est pas qu’en raison de l’accent – et ça fait totalement partie du dispositif: forcément installé à distance de ses personnages filmés en plan large, la caméra ne cherche jamais à aller tout chercher dans le cadre, où le spectateur a plaisir de déambuler lui-même pour aller trouver des référents, des amis, des personnes à écouter… Film en savates, film de groupe, film de fantômes, voire même film porno (on ne vous en dit pas plus, mais sachez que cela n’a rien d’une boutade!): I Comete saisit ce doux sentiment de l’été comme on ne le fait plus beaucoup depuis Pascal Thomas et Alain Guiraudie, et octroie par moments des affects que l’on ne ressent que très très rarement dans une salle de cinéma. On ne sait pas totalement à quoi tient la magie de ce film d’une élégance folle, mais quelque chose nous dit que ce dernier est promis à un bel avenir.

Egalement récompensé dans la section court français, Écoutez le battement de nos images de Audrey et Maxime Jean-Baptiste raconte par la grande forme l’installation du centre spatial français à Kourou (Guyane) dans les années 60, et l’expropriation vilaine de 600 locaux pour permettre à la France du Général de réaliser son rêve de conquête spatiale… Le film se divise entre archives sépia et ellipses au noir traumatiques fort bienvenues.

Compétition française
Prix du jury: Au cœur du bois de Claus Drexel & L’Énergie positive des dieux de Laetitia Moller (ex-aequo)
Prix de la mise en scène: Anaïs Volpé pour Entre les vagues
Prix du public: Le Monde après nous de Louda Ben Salah-Cazanas
Prix de la critique: L’Énergie positive des dieux de Laetitia Moller
Prix du jury court métrage: Afrokingdom de Jérémie Danon
Mention spéciale: Écoutez le battement de nos images de Audrey et Maxime Jean-Baptiste
Prix du public court métrage: King Max de Adèle Vincenti-Crasson

Compétition américaine
Prix du jury: Cusp de Isabel Bethencourt et Parker Hill
Mention spéciale: Cryptozoo de Dash Shaw
Prix de la mise en scène: Nana Mensah pour Queen of Glory
Prix du public: Strawberry Mansion de Kentucker Audley et Albert Birney
Prix de la critique: Queen of Glory de Nna Mensah
Prix du jury court métrage: There’s a Prison on Fire in the Forest de JLee Mackenzie
Mention spéciale: Beauty Marks de Gina Hackett
Prix du public court métrage: Plaisir de Molly Gillis

PS. Ce que nous retenons de ce festival est aussi le bon accueil qui a été fait à notre égard, et le plaisir pris lors des interviews en compagnie de Dash Shaw, Kentucker Audley, Albert Birney, et Jim Cummings (cliquez sur les noms pour les découvrir). Ce dernier, d’ailleurs, grand absent du palmarès. Pourtant, The Beta Test est un bon film (nous en parlons ici). Une satire délirante du milieu des agents d’acteurs, et du Hollywood d’aujourd’hui: ancien quartier général de la testostérone, transformé en abattoir. Jim en parle comme une sorte de comédie Slapstick. En réalité, il est plus proche du film à énigmes, entremêlé de paranoïa bienvenue, et amusante. 

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici