Pas de doute, électrisé par la jolie Iwona, Zuzu était en forme.

PAR PAIMON FOX

Université de Varsovie. Une étudiante, surnommée l’Italienne, s’éprend de Michel, un anthropologue qui veut percer le mystère d’une momie vieille de 2 000 ans et est progressivement amené à confondre sa propre histoire avec le sujet de ses recherches, disséquant l’étudiante pour ce qu’elle est réellement : une étrange et merveilleuse créature… Il suffisait d’écouter à la fin des années 90 pour apprendre que l’ennui serait le mal du nouveau siècle (quel visionnaire!), pour comprendre qu’en Pologne, à part lui, les autres cinéastes faisaient des films médiocres, qu’aux États-Unis, les studios ne pensaient qu’à sauver le monde avec Bruce Willis et pour déduire qu’un cinéma consensuel, ennemi du chaos, allait nous envahir et nous bouffer. Andrzej, lui, résiste coûte que coûte à ce système uniforme, dans la mauvaise humeur, en considérant son cinéma comme l’ultime remède à cette uniformité. Bizarrement, c’est ainsi qu’on l’aime. Et on l’aime d’autant plus avec Chamanka dans lequel il prend le prétexte du genre voire du fantastique pour faire dérailler un argument ténu, pour énoncer de grandes phrases sur la vie, le sexe, Dieu et la mort, pour raconter comment va (mal) un pays et plonger ses personnages/acteurs/spectateurs dans un état de transe (La troisième partie de la nuit, Le diable, Possession etc.).

Avant cette déflagration, Andrzej Zulawski se remettait doucement de l’échec à la fois critique et public de La Note Bleue, film que nous n’arrivons pas à défendre non plus sur les amours compliquées de Frédéric Chopin et George Sand, et, selon son propre aveu, il avait retrouvé goût au cinéma grâce au Pulp Fiction de Quentin Tarantino (?!?!). Jamais avare en surprises, fâché avec la moitié des producteurs parisiens, Andrzej est retourné vivre et tourner en Pologne; ce qui ne lui était pas arrivé depuis l’interdiction de son film-monstre : Sur le globe d’argent. Sur place, c’est la cata. Voir la Pologne dans cet état de délabrement gouvernée par l’Église et la droite catholique ne provoquant que corruption et haine des femmes, assister au retournement de plus de cinquante années de communisme en capitalisme sauvage le révulsaient. La seule bonne nouvelle, c’est la lecture du scénario que lui a envoyé Manuela Gretkowska, une romancière catholique, établissant d’étranges correspondances avec Possession jusque dans les obsessions (*l’esprit, la matière, la métaphysique, le sexe, la fièvre, le pays, le monde, Dostoïevski et moi*, tome 5), le mysticisme (Dieu versus le Diable), les visions démoniaques et, plus généralement, le triangle amoureux : une étudiante, un anthropologue, une momie / une femme, un homme, un amant monstre. Zulawski trouve le véhicule adéquat et, revenu tel un enfant prodigue, entend bien faire passer ses messages quitte à employer la méthode forte. Cette opiniâtreté lui vaut des ennuis de la part de l’Église polonaise qui, sans surprise, a bloqué les projections faute de bannir le film; ce qu’elle désirait dans un premier temps. En même temps qu’elle a permis à une nouvelle génération de cinéphiles de découvrir un vrai maître du chaos ne reculant devant aucune outrance, devant aucune provocation. Il était énervé, comme la jeunesse Polonaise l’était face à l’hypocrisie du système.

En surface, Chamanka raconte une histoire d’amour braque entre une bombe sexuelle étudiante (Iwona Petry, éblouissement dans la nuit) et un intellectuel super torturé (Boguslaw Linda). En substance, il raconte la quête d’un orgasme potentiellement libérateur, la fusion possible de deux corps à la recherche d’une entité introuvable depuis la nuit des temps. Dès le premier plan, se produit un choc organique : la vision affolante de Iwona Petry qui ressemble à un pulsar, une de ces étoiles à neutrons tournant très rapidement sur elle-même et émettant un fort rayonnement électromagnétique dans la direction de son axe magnétique. A son contact, Zulawski bande, déshabille sa comédienne aux aguets de la métamorphose et de la performance, retrouve l’énergie perdue, nous fascine et nous irrite aussi dans son côté «ennemi féroce du naturel». C’est Zuzu, c’est à prendre ou à laisser. En tout cas, Chamanka avait fait bonne impression en son temps. C’était vraiment ce qu’il avait signé de mieux depuis Mes nuits sont plus belles que vos jours, et l’on aurait presque envie de dire depuis Possession. Et puis, comme toujours chez lui, il y a cette illustration totale d’un amour absolu, fou, maladif, fusionnel qui incite à prendre des décisions obscures, à se perdre et à commettre des transgressions hardcore – ici, le cannibalisme au sens le plus romantique : manger l’autre pour l’aimer éternellement.

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