[CHAIR POUR FRANKENSTEIN] Paul Morrissey, 1973

Blasphème, empalement, Ă©viscĂ©ration, viol, inceste, dĂ©viance, dĂ©membrement, dĂ©capitation… Pas Ă©tonnant qu’avec pareille dĂ©rive, Warhol et sa bande aient provoquĂ© autant la fascination que la rĂ©pulsion chez toutes les catĂ©gories de public.

PAR JEAN-FRANCOIS MADAMOUR

Le Baron Frankenstein (Udo Kier, tout un programme), taraudé par ses pulsions sexuelles, veut créer une race supérieure en compagnie de sa femme, également sœur libidineuse et nymphomane. Épaulé dans ses recherches par son fidèle serviteur Otto, il réalise deux créatures à partir de deux cadavres en putréfaction et essaye par tous les moyens de faire copuler monsieur et madame Zombie pour assurer la paternité de tout plein de bébés zombies et vaincre une humanité tout entière. Niveau frustration, Frankenstein se pose là. La bonne nouvelle, c’est que ses enfants sont aussi dégénérés qui lui et reluquent du mauvais œil ces machinations humaines.

RĂ©alisĂ© aux studios Cinecitta Ă  Rome, Chair pour Frankenstein est la première partie du diptyque fantastique fomentĂ© par Paul Morrissey, produit par Andy Warhol et incarnĂ© entre autres par les charismatiques Udo Kier et Joe Dalessandro, icĂ´ne gay Warholienne. Au moins, on ne s’ennuie pas. Parce que, oui, il fallait bien que nous passions un jour ou l’autre par la case Andy Warhol ! Dans les annĂ©es 70, l’artiste a produit quelques raretĂ©s qui avec le temps ont considĂ©rablement perdu de leur pouvoir provocateur et se regardent comme des curiositĂ©s trash cintrĂ©es du ciboulot. A l’aune de son adaptation si personnelle de Orange MĂ©canique, reflet de la dĂ©cadence sociale selon Warhol, oĂą tous les comĂ©diens Ă©taient coincĂ©s dans un cadre et devaient Ă©voluer dans la totale improvisation pendant plus d’une heure ou, encore, le mĂ©morable Sleep oĂą il ne se passe strictement rien pendant des plombes. Pour toucher le fond de la provoc, goĂ»tons les joies revigorantes de Chair pour Frankenstein, seulement produit par Andy Warhol (et quelque part, heureusement) et rĂ©alisĂ© (ou presque) par Paul Morrissey. En apparence, le film essaye de raconter une “histoire” (le Baron Frankenstein flanquĂ© d’une Ă©pouse nymphomane et frangine et d’enfants dĂ©biles veut dĂ©fier la science, la raison et la nature). Avant de tourner en dĂ©rision le Dracula de Bram Stocker dans le lĂ©nifiant Blood for Dracula un an plus tard, la petite tribu Warholienne s’amuse Ă  dĂ©poussiĂ©rer le mythe de Frankenstein de Mary Shelley au grĂ© de mĂ©saventures Ă©rotico-sanguinolentes du plus mauvais goĂ»t qui respecte cependant le dĂ©sespoir originel du constat humain.

Pour mieux comprendre, il faut revenir en arrière. Warhol et Morrissey n’en sont pas à leur premier coup d’essai. Ils ont déjà collaboré de concert sur la trilogie Trash, Flesh et Heat qui célébrait l’Amérique des «White trash», junkie et prostitués laissés-pour-compte, en écho musical au Take a Walk on the Wild Side, de Lou Reed. En dépit des faiblesses éminemment formelles, les films se révélaient instinctivement attachants dans leur démarche. Leur dénominateur commun consistait à pourfendre la représentation tronquée d’une certaine Amérique faite par un cinéma Hollywoodien trop smooth et pas assez réaliste. Dans ce même combat contre un cinéma inoffensif, les deux artistes partent en Italie tourner Chair pour Frankenstein en 1973 qui selon les rumeurs aurait vaguement été produit par Jean Yanne. A travers un scénario branque et aussi hélas prodigieux de vacuité, Morrissey retourne comme les crêpes les conventions pataudes du film d’horreur basique en exacerbant le sexe et le gore jusqu’à ce que le spectateur soit écœuré.

Comme dans la précédente trilogie, on retrouve le même goût de la provocation assumée et jusqu’au-boutiste avec un travail qui s’effectue à la fois sur l’image (écœurante) et le son (redoutable). Tel quel, il s’agit d’une farce outrageuse qui menace à chaque instant de s’étouffer dans sa propre fureur. Les personnages sont ravagés et n’obéissent à aucune logique puisque dépourvus de tabous. Les dialogues contiennent des perles d’insanités qui se révèlent très drôles sur le moment mais qui une fois qu’on les enlèvent du contexte ne traduisent qu’une vraie sottise. Chair pour Frankenstein, objet autodestructeur? Oui mais de la destruction d’enfant de cinq ans. Comme pour tous les produits émanant de la Warhol Factory, on est partagé entre une candide admiration et une envie de s’insurger face à un monument de foutage de gueule artistique.

Rire tonitruant et souffrance fabriquĂ©e: Ă  sa sortie, Andy Warhol est plaquĂ© en haut de l’affiche comme Ă©lĂ©ment aguicheur. Paul Morrissey, dont le nom est situĂ© en dessous, passe pour celui qui a rĂ©alisĂ© l’objet. Sauf en Italie oĂą l’on mentionne un mystĂ©rieux Anthony Dawson (alias Antonio Margheriti). La vĂ©ritĂ© sort toujours de la bouche des Italiens: c’est lui qui aurait vraisemblablement rĂ©alisĂ© Chair pour Frankenstein mais Ă©galement Du sang pour Dracula. Mauvaise langue? Pas sĂ»r. Morrissey se serait apparemment contentĂ© de donner quelques indications scĂ©niques mais aurait tout laissĂ© le travail visuel Ă  Antonio Margheriti. C’est l’une des anecdotes qui est ressortie du tournage chaotique. Une autre rumeur veut que Margheriti n’ait strictement rien fait et que sa prĂ©sence sur l’affiche du film lui ait portĂ© prĂ©judice. A ce niveau, rien n’est clair mais c’est prĂ©cisĂ©ment ce qui contribue Ă  la rĂ©putation bizarroĂŻde de ce machin très bizarre tournĂ© en relief et soutenu par les effets spĂ©ciaux de Carlo Rambaldi qui ne recule devant rien.

Proche du pop art dans sa construction (compilation alĂ©atoire de tabous moraux, sociaux et sexuels), Chair pour Frankenstein, classĂ© X aux Etats-Unis et grossissant la liste des video nasty interdites en Grande-Bretagne, ne cherche qu’à choquer Ă  grand renfort de viles provocations: blasphème, empalement, Ă©viscĂ©ration, viol, inceste, dĂ©viance, dĂ©membrement, dĂ©capitation. Jusqu’Ă  la conclusion, bain de sang, qui annonce une nouvelle gĂ©nĂ©ration encore pire que la prĂ©cĂ©dente. L’absence totale de mise en scène (proche du free cinĂ©ma anglais) ne facilite pas la tâche ardue. NĂ©anmoins, on peut parier que s’il avait Ă©tĂ© aux commandes d’une production pareille, Tinto Brass aurait certainement ajoutĂ© quelques scènes de sexe avec des nains dans les bacchanales pour rendre le cocktail plus festif (ce qu’il a dĂ©jĂ  fait sur la version longue de Caligula). Sous le dĂ©luge gore, se cache pourtant une rĂ©flexion sur les rapports incestueux entre l’Europe et la luxure. Mais on se contentera de ne pas trop rĂ©flĂ©chir aux revendications et de jouir d’un casting sous ecsta (Joe Dalessandro, Nicoletta Elmi, Dalila Di Lazzaro, Monique Van Vooren, Arno Juerging), emmenĂ© par le volcanique Udo Kier qui Ă  l’époque devait ĂŞtre aussi incontrĂ´lable qu’un Kinski.

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