En guise d’ultime chemin de croix, Senior Buñuel sort la plus belle des roses…et les épines qui vont avec.

Concert de bourgeoises flagellées, de bourgeois mitraillés, de culs fessés et de blasphèmes, on bénit encore une aussi belle fin de carrière que celle de Luis Buñuel  , dont le long (et dernier) épisode français se bâtira avec la collaboration de Jean-Claude Carrière. On rage aussi d’avoir échappé à une adaptation du fameux Là-Bas d’Huysman ou à celle du Moine de Lewis, pourtant préparées par les deux compères. Le second échouera à Ado Kyrou, qui n’avait manifestement pas la main ferme d’un Buñuel pour un tel ouvrage. Mais une carrière qui se conclue sur un film tel que Cet obscur objet du désir, c’est tout de même beau aussi, confirmant par ailleurs que les dernières échappées de Buñuel se dotaient d’une apparence somme toute bourgeoise pour mieux dégommer l’air de rien tout ce qui bouge de l’intérieur.

Et qu’il est réjouissant de voir Buñuel adapter Pierre Louÿs, dont La femme et le pantin avait été grignoté autrefois par Duvivier et Sternberg. Là, Buñuel retrouve la pleine perversité de l’auteur autour d’une course poursuite entre Matthieu, veuf richou à priori comblé, et Conchita, fille fantasme insaisissable comme une anguille. Pour donner une idée de LA femme, le réalisateur d’Un chien andalou emploi non pas une mais deux actrices, dans un jeu de miroir surréaliste comme lui seul pouvait avoir idée. Coiffant au poteau Maria Schneider ou Isabelle Adjani, Carole Bouquet et Angelina Molina offrent deux sons de cloche : l’une mystérieuse, hautaine, secrète, les traits fins et ciselés ; l’autre, volcanique, enjouée, fantasme d’andalouse jusqu’au bout du flamenco. C’est peu dire que Cet obscur objet du désir gagne à être revu aujourd’hui: Buñuel ballade ses personnages dans une Europe enclavée par les attentats, certains se réclamant d’un certain Groupe armée de l’enfant Jesus ! Et au milieu des explosions, ce vieux bonhomme ému par une cible mouvante et émouvante, Conchita la danseuse, la caissière, la bonne, la tendre, la capricieuse, la douce, la garce. Elle lui sourit mais se refuse, ne lui épargne rien (toilette au gant, calbute de chasteté, danse interdite), offrant sa chevelure ou sa robe à travers une grille.

En prenant l’oeuvre originelle par la lorgnette, on pourrait résumer tout cela par un premier degré froid et sentencieux : une fable miso dissertant sur l’incompréhension entre homme et femme, et surtout sur l’éternelle image de la femme diabolique, incertaine divulguant le non dans le oui, sempiternelle michetonneuse maléfique. Ce serait passer à côté de la malice de Buñuel, de son mystère (Conchita dit-elle vraiment la vérité ?) et ses aspects ludiques, résumés par un fil rouge évoquant la théâtralité du Charme discret de la bourgeoisie. On peut s’amuser à projeter ce qu’on veut du film encore aujourd’hui : cauchemar de boomer ? Film d’horreur de sugar daddy ? Portrait d’une perverse narcissique en feu ? Guide du corps féminin à l’égard des pauvres mâles ? Plus simplement, et parce qu’on pourrait très bien remplacer – pourquoi pas – Conchita par un bel éphèbe, que cela ne changerait pas grand-chose, c’est encore et toujours une fable piquante sur le sado-masochisme de nos vies, sur le dérèglement immortel et universel du désir, comme une souffrance qu’on boit jusqu’à la lie. “Ce que tu aimes, c’est ce que je te refuse,”. Derrière la vitre d’une galerie parisienne, la boucle infernale est symbolisée par un linge sanglant qu’on reprise, encore et encore. Du vieux chat ou de la féline caliente, personne ne gagne et tout flambe. Une ultime flamme pour terminer une carrière de divin emmerdeur.

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