En 1992, Benoît Poelvoorde, Remy Belvaux et André Bonzel présentent C’est arrivé près de chez vous, à la Semaine de la critique, raflant le prix SACD, le prix de la critique internationale et le prix spécial de la jeunesse. Le culte nait instantanément autour de ce faux documentaire en noir et blanc concentrant suffisamment de promesses pour devenir culte. D’un côté, il révélait Poelvoorde, tempérament de comédien unique; et, de l’autre, proposait une satire audacieuse des dérives télévisuelles avec de l’improvisation, de l’humour noir, du cynisme et de l’ultra-violence.

Ben est un tueur professionnel. Suivi à la trace par une équipe de télé constituée de Rémy (le réalisateur), d’André (le cameraman) et de Patrick (le preneur de son), il exécute et commente les pires crimes en direct avec autant de candeur que d’exhibitionnisme. S’il assassine, c’est autant pour dépouiller des victimes (généralement des vieux) que par plaisir (un petit facteur). Adepte de monologues-fleuves et poète à ses heures perdues, il attire la sympathie des trois membres de l’équipe qui deviennent ses complices. A l’origine, Benoît Poelvoorde n’espérait pas faire une carrière d’acteur. Il était parti pour faire des études à Bruxelles et travailler dans la publicité. Rémy Belvaux, alors étudiant à l’INSAS, école belge de cinéma, lui a proposé de participer au court-métrage Pas de C4 pour Daniel-Daniel en 1988 avant de réitérer l’expérience trois ans plus tard pour C’est arrivé près de chez vous, son film de fin d’études. Pour bénéficier d’une sortie en salles, il a été obligé de tourner des scènes supplémentaires, de greffer une intrigue secondaire dans la dernière partie et de modifier la conclusion, tragique mais inéluctable, avec les fusillades entre Ben et des ennemis du milieu.

C’est moins pour une raison esthétique que par manque de moyens que C’est arrivé près de chez vous a été tourné en noir et blanc, en 16mm (gonflé en 35 mm lors de la présentation Cannoise). La majorité des acteurs non-professionnels sont des amis ou des membres de la famille de Benoît (la mère et les grands-parents). Le tournage s’est déroulé à Bruxelles et aux alentours: sur des places publiques, dans des logements sociaux, des clubs de boxe d’Anderlecht et les usines désaffectées de Drogenbos. Le titre C’est arrivé près de chez vous a été inspiré par celui d’une rubrique regroupant les faits divers dans le quotidien belge «Le soir». En 1992, il s’agissait de créer une parodie des émissions comme Strip-tease où une équipe de tournage s’efface pour effeuiller le quotidien de gens ordinaires. Désormais, il suffit d’allumer le poste de télévision pour se rendre compte que l’on se dirige doucement vers des émissions impliquant le même voyeurisme, la même manipulation des images et la même complaisance de ceux qui filment. On était bien avant la télé-réalité!

Des années après Cannibal Holocaust (Ruggero Deodato, 1980) et avant Le projet Blair Witch (Daniel Myrick & Eduardo Sánchez, 1999), Remy Belvaux, André Bonzel et Benoît Poelvoorde creusent la veine des faux documentaires : montrer un événement extraordinaire avec des moyens ordinaires. La mise en scène des crimes est presque aussi dérangeante que dans Henry, portrait d’un serial-killer (John McNaughton, 85), sans doute parce que la violence est frontale, réaliste et dépourvue de stylisation. Mais la force de C’est arrivé près de chez vous, c’est de jouer sur tous les degrés possibles de l’humour jusqu’à ce que le spectateur s’étrangle et ne puisse plus rigoler. Cette ambiguïté peut créer des malentendus. Dans une scène culte, le tueur invite les reporters à boire un «Petit Grégory». La recette du breuvage : une larme de gun, une rivière de tonic avant de jeter une olive attachée à un morceau de sucre par une ficelle. Le sucre se désagrège et l’olive remonte à la surface. Le principe, c’est que le premier chez qui l’olive remonte à la surface a perdu : il doit payer l’addition et boire son verre cul sec. Le cocktail fait référence à l’affaire Grégory, un enfant de quatre ans retrouvé noyé pieds et mains liés dans une rivière des Vosges en 1984. L’affaire n’était pas élucidée lors de la sortie de C’est arrivé près de chez vous. D’autres séquences, comme celle du viol collectif, ont été coupées aux Etats-Unis. L’affiche du film, initialement prévue avec une tétine qui giclait d’une flaque de sang, a également été modifiée (il y a un dentier à la place).

Le tournage, qui a eu lieu au printemps 1991, fut beaucoup moins joyeux que le film ne laisse paraître. André Bonzel l’a quitté au bout de deux semaines avant que le tournage reprenne deux mois plus tard, s’étendra sur près d’un an au gré des rentrées d’argent et sera achevé au montage par Rémy Belvaux mais qui, par souci de cohérence, nomme ses trois compères comme co-réalisateurs. Face au succès du film, le trio se sépare: Poelvoorde aura la carrière que l’on sait, Bonzel retournera à l’anonymat et Belvaux réalisera des pubs avant de se donner la mort en 2006.

[GAMIN!]
Ben, le tueur : J’l’ai paumé. Gamin ! Gamin ! Allez viens ! C’est pour rire gamin ! Gamiin ! Allez viens ! Ohé ! Faut pas rester seul dans ce bois hein ! (…)
[étouffant l’enfant sous un coussin] Rémy, tu veux pas m’aider ? Tiens-lui les jambes et les bras, sale gamin hein ? Nom de Dieu !! Tiens lui les bras là ! Voilà.
Rémy : Tu tues souvent des enfants Benoît ?
Ben : Non, non, non, non, non. Comme tu peux le remarquer… je ne suis pas vraiment habitué… de ce côté là… ça doit être mon deuxième, ou mon troisième enfant, en cinq ans. Je n’aime pas l’infanticide.»

[ÇA SENT LA MERDE, NON?]
«[Ben, à l’hôpital, suite à un combat de boxe]
Ben : Vous sentez pas quelque chose ? Tu sens pas ?
Le caméraman : La trouille ?
Ben : Mais non pas la trouille. Ça sent la merde, non ?
Rémy : Ouais, possible ouais.
Ben : [au vieil homme sur le lit à côté] Vous avez fait caca ? Vous avez fait caca !
Le vieil homme : Oh merci, t’es bien brave mais ça ira…
Ben : Ouais, vous avez fait caca…
Le vieil homme : Oh nan ça ira, c’est bon comme ça, ça ira, ça ira…
Ben : J’vais appeler l’infirmière hein !
Le vieil homme : Pour quoi faire ?
Ben : Il chie toute la journée.
Le père de Ben : Ça ne te dérange pas ?
Ben : Bah c’est toute la journée comme ça, et en plus il chante toute la journée. Il chie, il chante, c’est tout ce qu’il sait faire.
[L’infirmière entre dans la chambre]
Le vieil homme : Ah ben t’arrives bien. Ah ben tu vas être servie !
L’infirmière : On a fait un gros caca hein, ça sent bon !
Le vieil homme : C’est pour te faire plaisir hein ! [Il chante] Je chiais la nuit, je chiais le jour, je chiais partout, je chiais toujours !
L’infirmière : Si au moins vous étiez gentil ! Hein ! Gentil !
Le vieil homme : Si t’es pas jolie, tâche au moins d’être polie hein !
L’infirmière : Nan mais répète un peu pour voir ! Parce que moi j’suis ici pour travailler gentiment hein !
Le vieil homme : Ah ben tu peux appeler ça travailler, c’est pour ton plaisir que tu fais ça ! T’aimes ça la merde !»

[LE SINGE VERT]
«Ben : Regarde moi ça ; en plus, il était beau garçon hein. En tout cas, je vous préviens tout de suite, je ne touche pas à ça hein… Le SIDA Rémy, le SIDA… Les singes verts… Je n’y touche pas, prends-le par les caoutchoucs, c’est tout. Prends, mais moi je n’y touche pas… En plus regarde moi ça, pourquoi les habiller en jaune si on n’doit pas les voir ! Enfin encore heureux qu’il n’y avait pas les chiens hein, parce qu’en général ils sont entourés de molosses ! Et, ça je n’aime pas… Tu sais que les noirs s’entendent très très bien avec les animaux hein. C’est très connu ça, ils ont une façon de leur parler hein… Dis, c’est l’moment ou jamais hein…
Le caméraman : Quoi ?
Ben : De savoir si c’est vrai cette légende… à propos d’leurs proportions. REMY ! Enlève lui son pantalon, ôte lui son slip !
[Rémy baisse le pantalon et le slip]
Ben : Seigneur. Oh, c’est quand même bien fait hein. Oh la la la la! Allez remballe tout ça Rémy c’est écœurant à la fin. Tu t’rends compte que ce gosse n’a même pas dix-huit ans et qu’il est déjà bâti comme un mulet ? Mais tu sais que ces gosses-là en général travaillent dans l’dancing la nuit hein. Ils gagnent leur argent souvent avec ça hein. Lui ça doit sûrement être un prude parce que, il travaille sur le chantier. Mais t’en as qui… vivent de ça hein, de leur membre hein, c’est terrible. Ha ! Ça t’fais rire toi ! Oh ben, bien sûr, c’est pas avec ça qu’tu vas gagner ta vie toi hein…»

[UN TALENT CACHE]
«Ben : Regardez bien, je vais vous montrer quelque chose. Quand j’étais gamin hein, euh, on m’appelait la pieuvre. Tu sais pourquoi on m’appelait la pieuvre ? Parce que je savais faire bouger n’importe quel organe individuellement. J’vais t’montrer…
[Il fait bouger son nez et ses oreilles]
T’as vu ? Et alors… y’en a un autre qui bouge, mais celui là je ne l’montre pas aux caméras !»

[UN PETIT FACTEUR]
«Ben : Tu vois, généralement, en début de mois, je me paye un petit facteur. Je me lève le matin. Et je prends ma matinée pour récolter les pensions ; ce qui me permet, par la même occasion, de repérer les vieux qui ont de l’argent. J’évite par-dessus tout les jeunes couples qui commencent ; tout ça, ça pue la pauvreté. C’est désagréable. Mais les vieux, hein, ils ont de l’argent, ça c’est sûr. Des vieux pauvres, j’en connais pas. Avares oui, mais pauvres, non.»

[AMIS DE LA POESIE…]
«Ben : Tour à tour finaud, tour à tour polisson, tour à tour gangster, mais tour à tour généreux. Quelque soit le montant que tu me demanderas Rémi, toujours, je dis bien toujours, Benoît y pourvoira.»

[GREENPEACE]
«Ben: Un petit quidam, ça ne fait pas de vague… Tu tues une baleine, t’auras les écolos, t’auras Greenpeace, t’auras le commandant Cousteau sur le dos ! Mais décime un banc de sardines, j’aime autant te dire qu’on t’aidera à les mettre en boîte !»

«Qu’est-ce t’attends, peau d’couille ? Le ressac !»

[ODEUR]
«Ben: L’amour laisse comme une traînée de souffre derrière lui, comme une odeur qui traîne et que, malgré tout, dès que tu rencontres quelqu’un, tu sens, un peu comme quand tu vas pisser et que tu sens tes doigts. Tu vois? Ça sent toujours, faut te laver les mains deux, trois fois avant que tu oublies que t’as fait pipi.»

[LES NAINS ET LES ENFANTS, D’ABORD!]
«Bon là, je viens de terminer de lester le corps, tu vois. C’est-à-dire lester le corps, tu dois le remplir de certaines choses, parce que tu vois, tu dois savoir que quand tu immerges un corps dans l’eau, il se gonfle d’air, hein… Et alors il a tendance à remonter à la surface, donc tu es obligé de le lester afin qu’il coule hein. Bon, tu le lestes avec des cailloux, des choses un peu lourdes hein. Tu vois, y’a un barème quand tu lestes un corps, c’est-à-dire tu fais trois fois son poids normalement. Un homme moyen, comme cette victime-ci, c’est trois fois son poids. Mais sinon, par exemple, ça change. Tu as pour les enfants et pour les nains, ça change ; pour un enfant, c’est… Il est plus léger un enfant, hein… C’est deux fois son poids, ouais quatre fois son poids. Comment? Non, non, parfois, par exemple, pour les nains, c’est une fois son poids, c’est beaucoup plus lourd, hein. Les os sont beaucoup plus lourds chez un nain, donc c’est une fois le poids, une vieille dame par exemple, ou un vieil homme, cinq fois le poids, les os sont poreux déjà.»

[ARCHITECTURE]
«Ben: Regarde ! Qu’est-ce qui te choque la première fois que tu vois ça ? La première chose qui te saute aux yeux ? Les briques ! C’est les briques rouges ! Et le rouge c’est la couleur de quoi ? Le rouge, c’est la couleur du sang. Le rouge, c’est la couleur des indiens, c’est la couleur de la violence ! Alors que le fléau de notre société, et tout le monde s’accorde à le dire, c’est la violence, ils vont te foutre des briques rouges ! Mais le rouge c’est aussi la couleur du vin mon vieux, vin, qui dit “vin” dit “pots-de-vin” ! Parce que tout ça c’est magouilles et compagnie, c’est politico euh… je-ne-sais-pas-trop-quoi mais tu vois ça c’est des histoires de fric ! Ça, ça me désole hein… attention tu… tu vas n’importe où avec ta caméra…»

[MAMIE TROMBLON]
«Ben : Dites-moi je peux vous poser la première question alors ?
La vieille femme : Mais bien sûr.
Ben : Dites-moi madame, est-ce qu’il y a dans votre entourage, ici parmi vous, quelqu’un qui vous rend souvent visite ou quelque chose comme ça ?
La vieille femme: Oh ben j’ai des amis… Des connaissances…
[Pendant qu’elle parle, elle se tourne vers la fenêtre et Ben sort son revolver]
Ben : [lui criant à l’oreille] ET MAMIE TROMBLON ELLE S’EST D’JÀ FAIT TROMPER MAMIE TROMBLON HEIN !!!
[La vieille femme fait une crise cardiaque, Ben range son revolver et parle au caméraman]
Ben : Tu vois ici c’est un peu particulier hein, quand je suis rentré, j’ai tout de suite vu sur la table, la boîte de Cedocar. Je n’sais pas si tu sais, mais une boîte de Cedocar ; c’est un médicament pour les gens qui souffrent du cœur. Donc ici, je… j’lui ai foutu une trouille bleue. Ce qui me permet d’éviter de gaspiller une balle, tu vois. Et pour les voisins, et pour moi, et pour elle, c’est beaucoup plus simple. Tu vois, j’essaie de prendre de nouvelles techniques comme ça. Et j’crois qu’elle n’en a plus pour très longtemps, là, déjà.»

[RESTAU LA GRANDE GERBE]
Ben : Qu’est-ce que vous prenez ? Un blanc ? Un rouge ? Ou vous m’laissez choisir ? Vous m’laissez choisir ? [A un jeune serveur] Tu me mets ça.
Le serveur : Je crains qu’aujourd’hui le choix de monsieur ne soit pas des plus judicieux. Si je peux juste me permettre je…
Ben : Tu ne te permets juste rien du tout, tu vas d’abord me soigner cette mauvaise peau, et ensuite tu te permets. Hein ? Allez…

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