Avec une simplicité d’apparence, Jean-Claude Brisseau chante dans Céline quelque chose d’extraordinaire et de totalement mystérieux.

PAR JEREMIE MARCHETTI

Quand il ne parlait pas de la décrépitude de la société dans De bruit et de fureur, Jean-Claude Brisseau faisait son Lolita à lui dans Noce Blanche: ce qu’on en tirait, en ajoutant de surcroît son étrange Un jeu brutal, c’est que Brisseau avait le cœur empli d’une mélancolie bizarre. C’est avec le petit succès de ses films précédents qu’il a enfin pu mettre sur pied Céline, sans aucun doute son plus beau film, où il aborde de plein fouet l’abandon et la dépression dans un récit brassant transcendance et sauvetage de l’âme.

Il y a, du début à la fin, l’amitié entre deux femmes: Geneviève, médecin de campagne faussement froide mais terriblement humaine (superbe Lisa Heredia), et Céline, jeune fille qui n’arrive plus à remonter à la surface depuis la mort de son père adoptif. Après l’avoir sauvé d’une tentative de suicide, Geneviève la couve dans une petite maison isolée où elle l’initie au yoga et à des règles strictes. Céline s’enfonce, brûle (au sens propre) son passé, ne dit mot. La nuit, nue et enroulée dans ses draps bleus, elle se revoit faire l’amour. Mais le chemin est encore long pour faire la paix avec elle-même. Dans cette fille qui a oublié le goût de vivre, la doctoresse se revoit quelques années avant, seule et affaiblie par un cœur de plus en plus fragile: elle panse les autres comme elle panse sa peine. Mimétisme classique, touchant, bientôt troublé par l’apparition du fantastique: perdue dans des méditations de plus en plus fortes, Céline a des pressentiments, guérit sans s’en rendre compte, voyage sans quitter la terre.

Curieusement, le rôle de Isabelle Pasco agit comme un miroir avec celui qu’elle incarnait dans Ave Maria, une sorte d’antithèse radicale, allant vers la lumière chez Brisseau alors qu’elle se dirigeait vers les flammes dans le film de Jacques Richard. Mais en ce qui concerne la part surnaturelle, il ne faut pas bien sûr s’attendre à ce que Brisseau creuse sciemment cette veine: il faut plutôt en goûter la stupeur et l’étrangeté, comme l’apparition d’une tâche sur un mur trop propre. Il y a même une inquiétude sinueuse, comme durant cette scène où Geneviève croit apercevoir Céline lui disant au revoir dans le couloir, alors qu’elle se trouve au même moment dans le jardin. Et puis il y a cette ombre noire, leitmotiv incessant chez Brisseau, qui hante également De bruit et de fureur, Choses secrètes ou La fille de nulle part. Dans ce petit coin de campagne où l’extraordinaire se produit, Brisseau joue avec le cadre, la lumière, la nature, générant une présence insoluble dans un lieu au calme olympien. Le plus incroyable dans tout ça, c’est le lyrisme assumé et incandescent qui passe par le score de Georges Delerue, indispensable et comme toujours au-delà des superlatifs, qui illustre toute la grâce souterraine d’un retour à la vie.

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