De la même façon que l’on dit aujourd’hui du cinéma d’Apichatpong Weerasethakul que l’effet de sidération provoqué par ses films fait dormir les spectateurs les yeux ouverts, on pouvait déjà dire de ce Céline et Julie vont en bateau qu’il faisait dormir debout.

PAR ROMAIN LE VERN

À Paris, dans un square, Julie la rouquine (Dominique Labourier), bibliothécaire férue d’ésotérisme, voit Céline (Juliet Berto), jeune danseuse-prestidigitatrice de cabaret, qui traverse le lieu comme un éclair et dans sa course laisse tomber ses lunettes. De peur de laisser filer cette apparition éclair, voyant un signe, Julie suit Céline à la trace, sur les pentes de Montmartre, jusqu’à l’essoufflement. Tous les opposent et pourtant, les deux femmes deviennent amies sans avoir à passer par les réseaux sociaux, piochant au fond dans la même fantasmagorie. Elles sucent des bonbons magiques, boivent du vin herbé, arborent des talismans, ouvrent des portes puis d’autres portes comme autant de boîtes de Pandore, traversent de l’autre côté du miroir entraînées dans une quête fantastique autour d’un vieux souvenir. Une vieille maison, rue du Nadir-aux-Pommes. Qui, comme chacun sait, se situe non loin de Mulholland Drive. Une vieille maison qui est peut-être la maison de l’enfance de Julie. Une vieille maison qui est peut-être le lieu d’un film dans le film; un rêve dans le rêve. Une vieille maison qui est peut-être le lieu d’une étrange comédie, « un mélodrame de l’Odéon », que des acteurs fantômes (Bulle Ogier, Marie-France Pisier, Barbet Schroeder) semblent rejouer sans cesse. Une vieille maison qui.. Pendant ce temps, Céline et Julie (ou leurs doubles) s’amusent à déjouer les projets de ceux qui la harcèlent: un impresario paternaliste et un fiancé qui veut lui passer la robe blanche… Pendant ce temps…

Céline et Julie vont en bateau se déroule dans un Paris que vous avez soit connu il y a des décennies, soit fantasmé très fort. Un Paris qui n’existe plus. Un Paris vert et calme où les habitants prennent le temps de vivre, glandent les après-midi dans des squares quasi déserts. Ce qui, dans notre monde 2.0, peut surprendre ou rendre profondément nostalgique. Peut-être qu’en 2016, Julie n’aurait jamais rencontré Céline si elle avait eu le nez plongé dans son smartphone. Allez savoir d’ailleurs les ravages que Céline et Julie auraient fait sur les réseaux sociaux (Céline et Julie les auraient de toute évidence conspué). Leur rencontre inattendue dans ce square à toute vitesse, comme un train à prendre en route, est à l’image d’une histoire marabout-de-ficelle cueillie par le hasard objectif dont on n’a rien envie de vous dire sinon qu’elle est fabuleuse.

Trois ans après le monumental Out1 (1971), Jacques Rivette devait tourner un film de terreur, Phoenix. Mais le projet, trop onéreux, est tombé à l’eau. Rivette veut tourner vite, léger, bien et trouve en Eduardo de Gregorio et quatre girls qui wanna have fun (Juliet Berto, Bulle Ogier, Marie-France Pisier, Dominique Labourier) de formidables instigateurs de mystère. A la terreur initiale, il tirera un doux chaos, un film fantastique d’à-peine plus de 3 heures pleinement justifiées, empreint de Cocteau, de Calderon et d’Henry James (L’autre maison), célébrant l’amour du jeu, le mystère mystérieux, le girl power, disant aussi aux petits rats de cinéphile dogmatiques que la vie est plus forte, plus vivante que le cinéma tant chéri.

A ceux qui ne connaissent pas le cinéma de Rivette et qui pensent avoir affaire à une lourde et poussiéreuse démonstration besogneuse et théorique, désamorçons cet affreux préjugé en confessant, tout d’abord, une vérité vraie: Céline et Julie vont en bateau est hilarant, à force de deviser et de digresser. Hilarant comme une blague d’enfant en réaction à l’ennui d’un après-midi d’été. Hilarant comme toutes les expressions qui sortent de la bouche de Céline/Juliet Berto. De l’absurde, de la farce, du non-sens, de la gaminerie, du Spirou et du Fantasio. Du rire franc. Du rire salvateur partout, tout le temps, comme une pulsion de survie, comme un plaisir permanent du jeu (une fois que l’on s’ennuie, on bouge, on se téléporte).

Ensuite, il y a ce lien affectif que l’on a tissé le temps d’un premier visionnage. Pour des raisons inexplicables, on se sent bien, chez soi, dans sa tête, devant ce Rivette génialement improvisé au jour le jour. Et il n’est exclu qu’à la fin de la projection vous ayez envie de le revoir en entier ou par petits bouts charmants, seul ou à plusieurs, comme vous voulez. D’ailleurs, chacun fait ce qu’il veut, c’est ça qui est bien ici. Alice la blonde peut choisir le pays des merveilles comme Alice la rousse peut passer de l’autre côté du miroir, elles envisagent leurs vies comme elles l’entendent, à l’abri des institutions normatives et des sentiers battus. Au sens propre, « hallucinant » est l’adjectif qui correspond le mieux au spectacle très spécial que propose Rivette. « Hallucinant » comme l’ingurgitation d’un bonbon vert dont on ne peut soupçonner la puissance hallucinatoire. Quelque chose qui nous raconte dans un premier temps ce qui se passe lorsque l’on choisit tel ou tel chemin, lorsque l’on s’accroche à un regard, lorsque l’on veut devenir ami et dans un second comment on devient le héros de sa propre existence, en l’occurrence héroïne – les punkettes Céline et Julie s’affranchissent de tout, à commencer du joug (et du regard) des hommes qui pensent tirer les ficelles du théâtre.

Suivre un lapin blanc peut engendrer des rencontres inédites. Pourquoi pas une inquiétude, celle de l’aller-simple, celle de la trouille. Mais, au lieu de nous sous-tendre qu’oser suivre une personne nous apporte de gros soucis, Rivette revendique l’inverse, plaide la déambulation, la perte, l’appétit du mystère: il faut se perdre dans le grand écheveau de la vie, l’apprécier comme une farce et tant pis si l’on ne reçoit rien en retour. Il faut aimer intensément, passionnément. Il faut aller vers l’autre. Il faut changer de lunettes et découvrir ce monde nouveau pour savoir ce qu’il vaut, s’il y a quelque chose à apprendre, s’il y a des identités à distribuer (Céline décrit Julie comme «sa sœur», «sa cousine», «une riche américaine qui veut devenir son Pygmalion»). En gros, ça parle de la peur de se manquer et ça teste les possibilités d’une relation: si cela valait la peine de se rencontrer, de se perdre ensemble, de s’amuser ensemble, de rire ensemble, de se décevoir… Et tant pis si nous nous sommes déçus, nous nous sommes bien amusés.

Puis quand Céline et Julie eurent dépassé la porte de la vieille maison, rue du Nadir-aux-Pommes, des fantômes d’acteur vinrent à leur rencontre. Des acteurs d’un autre monde éteint, secret et intérieur, incarnant tout ce qui fait horreur, rejouant tels des automates la même pièce, celle de deux femmes se disputant le même homme, en compagnie d’une gouvernante et d’une petite fille triste et désœuvrée. Une parodie de spectacle à la française où l’enjeu se résume à la rivalité de deux femmes pour un homme, les rebondissements sont ceux du mauvais théâtre filmé. Dans ce microcosme excluant où les mêmes scènes se répètent indéfiniment, les punkettes Céline et Julie, effrayées par tant de ringardise, enverront tout valser façon tornade. Épaule contre épaule, elles déroulent leur cinéma intérieur psychédélique. Puis elles s’arracheront ailleurs pour voir si elles y sont, pourquoi pas en bateau, en se faisant la promesse de ne jamais se laisser mener en, regardant une dernière fois les effigies désormais mortes de l’homme et de ses deux femmes. Avant de se réveiller, de revenir au début de leur folle escapade pour relancer les dés et refaire le monde.

« C’est pas mal de tomber de la lune. » Sommet de surréalisme où l’effroi est merveilleux en même temps que Palme du film français le plus heureux, le plus espiègle, le plus libertaire et le plus inventif des années 1970 (et quel honneur qu’il soit français! et quelle honte qu’il soit encore trop méconnu!), Céline et Julie vont en bateau donne envie d’appeler à la rescousse de notre enthousiasme toute la batterie des expressions les plus affreusement galvaudées. Contentons-nous le même simplement du monde d’affirmer qu’il ressemble à la vie, au temps qui court, aux amitiés soudées, aux regards perdus, aux mains à saisir, à la révolte contre les diktats, aux destins en main, à une barque silencieuse, à un réveil enfumé, à un écureuil perdu, à un regard de chat – les regards de chat sont toujours incroyables chez Rivette. Un tumulte inédit, des décennies avant ce qui s’impose de toute évidence comme son remake en or massif, le somptueux Mulholland Drive (David Lynch, 2000). Deux films qui contiennent des points communs jusqu’au vertige (réalité/onirisme, clé bleu/bonbon vert, satire du monde du spectacle, prison des archétypes, des conventions et des apparences, souvenir perturbant d’un lieu familier…). Qui communiquent dans un espace-temps. Qui nous consolent du réel. Et qui, rappelons-le, parlent de…

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