Une adaptation gonflée de Lovecraft par Gordon qui doit beaucoup à son atmosphère lugubre.

PAR JEREMIE MARCHETTI

Si l’on devait donner un exemple de générosité maximale avec un budget plutôt du genre minimal, les trois faits d’armes de Stuart Gordon seraient bien placés en haut de la montagne du cinéma de genre: avec Re-Animator, Dolls et From Beyond, il donna non seulement une impulsion capitale à la firme Empire, dirigée alors par Charles Band dans les années 80, mais se bâtit rapidement l’image d’un solide artisan à l’imagination déviante. Quand le Big Band passa aux années 90 avec sa nouvelle boite de prod Full Moon, Stuart Gordon suivit le mouvement plus timidement, et on peut le comprendre au regard des films de plus en plus Z, quoique diablement funs pour la plupart.

Réservé strictement au marché de la vidéo, son Castle Freak ressemble à un missile dirigé contre la pleine lune, dont les nombreuses sagas improbables (Puppet Master, Demonic Toys, Trancers, Subspecies…) se contemplent avant tout le samedi soir, une part de pizza dans la bouche. Gordon, lui, vous demande de recracher. Et on s’exécute. Comme au bon vieux temps de Empire, le bonhomme garde un œil sur H.P Lovecraft, dont Re-Animator et From Beyond s’inspiraient très (mais alors très) librement. Pour Castle Freak, il s’attaque à une nouvelle sublime et quasiment inadaptable, le sidérant Je suis d’ailleurs, où le monstre que le lecteur attend fébrilement se révèle être le narrateur lui-même. Quelques pages d’une beauté ravageuse, peut-être le plus beau travail de Lovecraft à ce jour. Mais toujours inadaptable en soit, sa puissance provenant avant tout des images labyrinthiques que s’invente le lecteur jusqu’à la terrible chute. Gordon n’en garde alors que la substantive moelle: l’idée de cette créature recluse, dissimulée du reste du monde, se découvrant enfin dans l’éclat d’un miroir. Le reste ira de soit pour remplir une série b de vidéo-club. Mais là encore, surprise…

Team Lovecraft jusqu’au bout, le réalisateur de Re-Animator réunit à nouveau son duo fétiche Barbara Crampton et Jeffrey Combs, ici en couple au bord du gouffre. Tous deux en deuil de leur fils, ils héritent d’un imposant château familial, y traînant par la même occasion leur fille, devenue aveugle après l’accident qui a bousillé leur vie. Dans un climat propice aux jets d’assiettes et aux larmes salées, des bruits se font entendre dans les oubliettes du château, où vit encore l’enfant de l’ancienne propriétaire des lieux. Dans une ouverture putride au possible, on voyait la vieille châtelaine martyriser une ombre hideuse avant de se laisser mourir dans son lit, le corps oublié se décomposant alors dans la vieille chambre après des jours d’oublis. Castré, défiguré, privé de lumière et d’affection, le petit Giorgio séquestré par sa moman est devenue une immondice dont la faim va le pousser à s’échapper de sa cellule. Faim d’amour, faim de chair, faim de sang. Tout un programme.

À contrario de ses camarades de promo ne lésinant pas sur les monstres en caoutchouc et les idées fantaisistes, Castle Freak est d’un sérieux papal impressionnant, coincé entre ses humains névrosés jusqu’à l’os (deuil trop lourd, alcoolisme, frustration sexuelle) et son monstre balafré, peut-être l’une des créatures les plus dérangeantes vu sur un petit écran. Alourdie de chaînes et de draps comme un fantôme à l’ancienne, la chose rode inlassablement dans les couloirs trop peu éclairés, en pince fatalement pour la jolie aveugle qui ne le voit pas, et saute à l’occasion sur les malheureux isolés. Très coutumier du fait, Gordon mêle une fois de plus sexe et horreur avec une frontalité assez déstabilisante, avec cette créature, n’ayant jamais réussi à situer la frontière entre le plaisir et la souffrance, et utilisant ses dents à défaut de lèvres dans ses embrassades passionnées. Tout est pathétique, triste, blême, à l’image de l’esthétique assez pauvre du film, entre le château appartenant à Charles Band ici sous un jour particulièrement peu flatteur, et les mouvements de caméra tremblotants, qui donnent l’impression de regarder une bande bis italienne des années 70/80, effets gores nauséeux compris. Quelque part, Castle Freak aurait pu être étrangement beau: Gordon a préfèré la crudité du grand-guignol à la poésie. Et finalement, c’est bien aussi…

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