A 75 ans, Ridley Scott commettait en meurtre: il assassinait Hollywood dans un thriller enroulé dans un linceul.

PAR THOMAS AGNELLI

L’histoire? Un avocat respecté (Michael Fassbender) pense pouvoir mettre le pied dans un trafic de drogue, dont Brad Pitt joue un des membres, sans être happé, et se retrouve vite à devoir survivre. La séquence liminaire où un couple amoureux (Michael Fassbender et Penelope Cruz) succombe au plaisir de l’alcôve sert d’avertissement: ce sera la seule scène d’amour, où s’exprimera une vision d’hédonisme. La suite ne sera qu’une débandade, rappelant que le plaisir et le bonheur sont des notions éphémères. Cartel ressemble au cimetière des rêves brisés.

Après Prometheus, Ridley Scott illustre un scénario de Cormac McCarthy. Les romans de cet écrivain ont déjà été adaptés au cinéma (No Country For Old Men, des frères Coen; La route de John Hillcoat et Le fils de dieu, de James Franco) et, sans surprise, on retrouve dans Cartel toutes ses obsessions et sa vision d’un monde à la dérive. Dans l’écriture, il privilégie la notation, le détail, la sensation pour amplifier la sombre beauté d’un monde ravagé. Comme toujours chez McCarthy, la civilisation est présentée comme un mirage et toute tentative de reconstruction sociale annonce sa propre destruction. En filigrane, Cartel est travaillé par la nostalgie d’une Amérique révolue (les dérives de la société contemporaine, le passage avec John Leguizamo, la discussion entre Brad Pitt et Michael Fassbender sur le snuff movie, sur le fait qu’en regardant des gens mourir on se place du côté des monstres) et la faible espérance de vie des mythes: si on ne croit plus, alors on n’espère plus et on ne vit plus. Cartel est un film de survie dans un monde de vautours. Si pesant, si noir, si désagréable que pas grand-monde ne l’avait soutenu à l’époque.

Pourtant, en voyant Cartel, on s’évoque les dernières phrases du shérif joué par Tommy Lee Jones à la fin de No Country for Old men, dégoûté par le cynisme de ses concitoyens et la cruauté du monde (plus d’honneur, plus d’honnêteté, rien que de la vermine). Cartel en est le prolongement direct comme pouvait l’être La route qui se déroulait dans un monde post-apocalyptique. La manière dont Ridley Scott filme le sexe et la violence, crument, loin du puritanisme et du confort, non sans virtuosité, montre qu’il va falloir s’habituer dans un monde d’épaves. Sans en dire trop, toutes les morts du film sont marquantes (c’est presque si le sang éclabousse le visage). Comme chez Sam Peckinpah en son temps (Les chiens de paille) ou encore Paul Verhoeven dans sa période américaine (Starship Troopers, Showgirls), Scott entretient un rapport assez ambigu avec les images et son point de vue sur l’écrin de luxe ou encore les femmes (mante-religieuse pour Cameron Diaz, blanche colombe pour Penelope Cruz) prête à débat. En résultent quelques scènes vraiment étranges dont une qui risque de rester dans les mémoires où Cameron Diaz fait l’amour à une voiture. C’est une manière de créer un décalage trompeur et de donner une dimension grotesque à l’horreur du monde.

Pour toutes ces raisons, Cartel est sans conteste le film le plus tourmenté, le plus sombre de Ridley Scott, hanté par la douleur et la mort, parcouru par la dégoût de la vie. Certains vont sans doute y voir quelque chose d’expiatoire et d’intime et ils auront sans doute raison. Quelque chose s’est clairement brisé dans sa filmo avec ce film.

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