Dans Alias, un court-métrage qu’elle avait réalisé des années avant Dans ma peau, Marina de Van filmait la métamorphose brutale d’une femme. Lorsqu’elle se retrouvait avec la bonne dans la cuisine, l’une prenait l’identité de l’autre, mais personne ne remarquait le changement. Impossible de ne pas y voir une allusion au charme discret de la bourgeoisie. Aujourd’hui, l’obsession du trouble identitaire se répercute dans Ne te retourne pas, un thriller fantastique qui promet d’attirer l’attention d’un public plus large pour la rencontre inédite de deux stars (Monica Bellucci et Sophie Marceau). Loin d’être un projet consensuel, il s’agit surtout d’un film personnel, potentiellement dérangeant, qui poursuit chez De Van le travail d’exorcisme de Dans ma peau. La résolution de l’intrigue peut ressembler à une compromission narrative pour expliciter les zones d’ombre aux spectateurs les plus cartésiens (ceux qui sont venus pour voir un divertissement calibré avec Bellucci et Marceau). En réalité, elle a moins d’importance que le parcours du personnage qui ne reconnaît plus son environnement, sa famille, puis son visage. La différence entre Dans ma peau et Ne te retourne pas réside dans le traitement : tripal pour le premier, apaisé pour le second. Le titre de ce nouveau film ressemble à un hommage déguisé au classique de Nicolas Roeg (Ne te retourne pas, 1974) qui se déroulait lui aussi en Italie et appartenait à la même catégorie de drame fantastique psychologique où des événements tragiques répondaient silencieusement à un traumatisme (la mort d’un enfant chez Roeg, un accident de voiture chez De Van). De manière plus linéaire, la réalisatrice utilise une forme de cinéma ludique pour faire déraper la réalité comme chez Buñuel, en suggérant que ce que les pressions sociales provoquent intérieurement finissent par se voir à l’extérieur. Dans Cet obscur objet du désir, c’était Carole Bouquet qui se transformait en Angela Molina. Ce qui rapproche également Marina De Van du cinéma de Don Luis, c’est le flottement, la frontière entre le moment où l’on est dans le réel et celui où l’on bascule dans le fantastique. Surtout, elle n’a pas peur de provoquer, ni de déranger. Son parcours est à l’aune de cette singularité. Après un bac littéraire, De Van a suivi des études de philosophie avant de tout plaquer l’année de l’agrégation. Elle préfère se diriger vers les Beaux-Arts (qui la rejettent, la trouvant trop “plastique”) avant de rejoindre la Fémis en 1993. Là-bas, Marina rencontre François Ozon qui commencera avec elle une période dite trash s’étendant de Regarde la mer à Sous le sable. Entre temps, elle réalise deux courts métrages: Bien sous tout rapport, dans lequel Marina prend un cours de fellation en famille et Retention, où elle s’empêche de déféquer. A chaque fois, elle y joue les premiers rôles et ses deux frères (dont Adrien qui jouait son frère dans Sitcom, un infirmier dans Dans ma peau et un psy dans Ne te retourne pas) lui prêtent main forte. Logiquement, on lui parle du rapport au corps et on l’assimile à David Cronenberg, mais la démarche artistique est moins cinéphile que personnelle : De Van a eu la jambe écrasée par une voiture à l’âge de 8 ans. Selon ses propres termes, elle n’était plus la même avant et après; et ce qu’elle a vécu par la suite a pris la forme d’une résurrection dans une nouvelle peau.

Dans ma peau et Ne te retourne pas parlent du rapport que l’on entretient au corps, la manière dont il finit par échapper.
Dans ma peau et Ne te retourne pas parlent du rapport que l’on entretient à sa propre identité, à travers un corps dont la réalité peut toujours nous échapper. A travers le corps, ce sont donc d’autres thèmes qui m’intéressent. Il se trouve qu’ayant fait un court-métrage montrant une fellation, un malentendu s’est créé. J’ai également réalisé Dans ma peau où le corps, c’est vrai, est un objet de questionnements mais qui concerne surtout la quête de soi. Les gens pensent que le corps est l’objet ultime de mon inquiétude, mais ma réflexion est différente de cela. Il s’agit plus de mon rapport à la réalité et à la matérialité.

Comment aviez-vous réussi à monter Dans ma peau à l’époque ?
Difficilement mais le film traitait de questions vraiment importantes pour moi. Je ne sais pas si j’ai réussi à les maîtriser dans Dans ma peau. Je ne crois pas car il s’agissait de mon premier long-métrage. En général, le premier film est toujours celui où vous mettez ce qu’il y a de plus névralgique en vous, et Dans ma peau était exactement ça. J’étais très heureuse car la presse et le public l’ont bien accueilli. Ca m’a fait plaisir car je n’avais effectivement aucune volonté d’agression, je voulais que ce soit regardable malgré la dureté du propos. Et à ma grande satisfaction, il n’y a eu aucun malentendu avec les spectateurs. Pour moi le cinéma doit toucher avant tout, et non pas déranger. Je n’avais aucune morale à donner non plus. Je voulais juste transmettre les émotions qui étaient à la source de ces comportements.

Existe-t-il un lien entre Dans ma peau et Ne te retourne pas ?
Ne te retourne pas est un film qui au fond parle de la mémoire et qui prend comme option de traitement les métamorphoses. L’histoire d’une femme autour de laquelle tout se transforme, graduellement puis radicalement, jusqu’à son propre corps qui sera le point de départ d’une quête d’identité. Il y a une continuité car le personnage de Dans ma peau se repliait sur lui-même et sur la quête d’une sensation pour se retrouver, alors que dans ce film suivant le personnage a en quelque sorte fait des “progrès”, à moins que ce ne soit moi, puisque le personnage cherche cette fois à l’extérieur cette connexion, avec des liens affectifs qui lui permettent de savoir qui elle est. Ce n’est pas le même objet d’investigation. Les métamorphoses physiques du décor et des personnages sont une manière un peu métaphorique de raconter comment vous pouvez avoir un sentiment d’étrangeté par rapport à des choses familières parce que vous y avez investi des significations qui ne sont pas solides ou vraies, ou qui sont renouvelées. D’emblée, j’ai eu envie de modifier l’univers du personnage principal avant de modifier son apparence physique parce que ce n’était pas ce qui me paraissait le plus anxiogène, mais les questions restent les mêmes : qui suis-je ? Qui sont les autres ? C’est un film qui n’a pas la dureté du premier, c’est-à-dire qu’il s’adresse à tout public. Il est aussi plus spectaculaire, dans le bon sens du terme, c’est-à-dire qu’il y a du merveilleux, du fantastique, et en même temps il raconte le parcours d’une femme.

Quel est votre point de vue sur la représentation de la sexualité au cinéma?
Sérieusement, vous ne trouvez pas que ce n’est qu’une vaste escroquerie ? En ce qui me concerne, c’est la plus grande arnaque moderne concernant les femmes réalisatrices et les auteurs romanesques. Je préfère vous prévenir : j’ai un point de vue tranché et agacé sur le sujet. Cela va faire maintenant 15 ans que je rencontre des journalistes persuadés que mon but secret, mon rêve d’accomplissement, se situe autour et à travers le sexe, et qu’il doit en être ainsi pour que je fasse un cinéma vraiment “librement féminin”. C’est un leurre dangereux, subtilement réducteur. Pour commencer, nous savons que la pornographie sert un usage fonctionnel mais n’a rien d’artistique. Je suis comme tout le monde : je peux me masturber sur une séquence, même si le phallocentrisme ne m’y invite pas souvent. Hors de cet usage ponctuel et fonctionnel – bien que la misogyne l’entache – le cinéma érotique ou X m’intéresse peu et je n’aime pas ce que j’y vois aujourd’hui : une tentative déplaisante de vouloir se faire passer pour la pratique de cinéma la plus émancipée, politiquement forte, tel qu’on la désigne aux femmes cinéastes ou écrivains presque comme un impératif : “s’exprimer sur le sexe” – comme si le must et la véritable liberté d’une parole égale et forte, ou politique, se situait pour les femmes dans une revendication exclusivement située dans le domaine sexuel, et surtout pas ailleurs (social, économique, etc…). C’est une autre manière de les enfermer et de les museler, en feignant les libérer.

Aucune scène ne vous a marquée ?
Je n’ai pas vu grand-chose, d’abord, et j’ai donc peut-être manqué des films de valeur. Globalement, je ne m’intéresse pas à ce qui peut se faire dans ce domaine, il n’y a pas d’enjeu ni de terre à conquérir là-dedans, et tout rapprochement de ma sensibilité avec une sensibilité proche de ces thèmes reste pour moi une façon débile et perverse de me priver de mon statut de cinéaste. J’ai mieux à faire de ma vie, comme réalisatrice, que de m’attacher à ces sujets, même si des scènes de sexes, servant un propos narratif autre et plus puissant à mes yeux, ont évidement leur place éventuelle dans un film – assez réduite néanmoins. Ce que vise de toute façon le film érotique ou X, c’est souvent soit une efficacité masturbatoire, identique aux fantasmes les plus simplistes que mon imaginaire féminin me fournit mieux que le cinéma ; soit un diatribe d’arrière garde et sans intérêt contre un phallocentrisme dont le sexe est une expression particulièrement secondaire, et donc marginale par rapport à une attaque féministe ayant un véritable intérêt politique.

Que pensez-vous des cinémas de Jane Campion et David Cronenberg, par exemple ?
Il ne faut pas tout amalgamer. Par exemple, je trouve le cinéma de Jane Campion incroyable, notamment l’avant-dernier In the Cut. Mais il y a dans ce film de véritables enjeux, et je n’y sens pas cette volonté gênante de nous faire croire que l’émancipation et la liberté affirmative des femmes se situe dans le parole sur le sexe et leur position féminine dans le sexe : Comment jouissent-elles et ne jouissent-elles pas ? Jane Campion raconte une histoire, où la sexualité est un enjeu majeur, mais qui reste une histoire individuelle, intéressante, riche aussi d’un portrait. Cronenberg est très sensuel, et là encore, il s’agit d’explorer beaucoup de thèmes et d’angoisses importantes à travers le corps, on peut difficilement réduire ses films à des films “érotiques” ! Crash, de David Cronenberg, est un film qui me passionne pour d’autres raisons.

En plus de trouver ça misogyne, vous trouvez ça obsolète ?
Ces questions de liberté et d’égalité sexuelle avaient sans doute un sens il y a 40 ans. Aujourd’hui, elles ne sont pas le coeur ni l’outil le plus pertinent pour parler de la condition des femmes dans le monde et chez nous. En tant qu’impératif de domaine de travail, elles ne sont que la manière d’empêcher les femmes de s’affirmer en tant qu’individus complets, et surtout, de traiter les véritables problèmes qui sous-tendent leur condition massivement opprimée, et dont le sexe n’est qu’une résultante anecdotique, souvent résolue aujourd’hui, ici du moins, dans la sphère privée. Porter aux nues les femmes qui traitent du sexe, essayer de canaliser leurs discours là-dedans, c’est les prendre pour des imbéciles, et certaines s’y précipitent joyeusement, en faisant du plaisir sexuel le symbole de l’égalité politique, là où les vraies questions sont commodément évitées par le sexe : la misogynie idéologique, l’inégalité des salaires, ou la situation des femmes dans certains pays, bien plus grave et plus importante qu’un problème d’orgasme ou de mode de pénétration.

Comment faut-il interpréter la scène où votre personnage se mutile dans la chambre d’hôtel dans Dans ma peau ? Ne s’agit-il pas d’une scène érotique ?
C’est ce qu’on me dit souvent mais il faut avant tout considérer ça comme une scène d’amour entre un être et son corps confondu avec un objet tiers, un autre, et concentrée sur la dévoration lente et le repli de soi. Quand on évoque l’automutilation, les gens pensent avant tout à la violence et ça se caractérise souvent par l’agressivité, la colère, l’état second. Et, à l’époque, dans Dans ma peau, je souhaitais mettre en scène une forme de tendresse, un caractère un peu amoureux, plus amoureux qu’érotique. Cette forme d’érotisme était enfantine, régressive. Il y avait un sens et un plaisir sexuels dans la pulsion de ce personnage, mais ce n’en était pas le seul aspect ni le seul sens. Pour revenir au plus général de vos questions, mettre en scène le sexe n’est ni plus ni moins intéressant et porteur de sens que de filmer un repas. Les images qui ont pu m’exciter ne viennent d’ailleurs pas des films les plus travaillés et sont bien plus explicites qu’aucune cinéphilie ne peut les revendiquer. Aucun film visant à un traitement cinématographique ambitieux du thème, hors des gros plans isolés du cinéma X, parfois efficaces, ne m’a jamais vraiment troublée, pas plus que dans ma courte filmographie vous ne trouverez trace de cet intérêt en tant que réalisatrice.

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