Au-delà du chaos, mais bel et bien réel: Titane de Julia Ducournau a remporté la Palme d’or du 74e Festival de Cannes. C’est historique, à bien des égards.

Ce palmarès est une vraie déflagration. On pèse nos mots. C’est simple, on n’en revient pas. La rumeur bruissait tout l’après-midi, on ne voulait pas y croire. Le chaos s’est littéralement emparé de cette 74e édition du Festival de Cannes pour tout mettre sens dessus dessous. Qu’on aime ou pas Titane de Julia Ducournau, ce n’est pas tellement la question. Le geste du jury, présidé par Spike Lee, dont la nomination était elle-même historique (premier artiste afro-américain à ce poste), consistant à attribuer une Palme d’or à un film aussi singulier, s’avère un signal historique, aussi bien pour l’histoire du Festival de Cannes (seconde femme palmée d’or 28 ans après Jane Campion pour La leçon de piano, Palme française…) que pour le cinéma autre dans son ensemble. Il fallait oser, ce formidable jury a été à la hauteur de sa fonction, exactement comme le jury de Tim Burton pour la palme accordée à Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures en 2010 ou celui présidé par Steven Spielberg attribuant la Palme à La vie d’Adèle, à Léa Seydoux et à Adèle Exarchopoulos en 2013. C’est la récompense d’un geste de cinéma audacieux, de la vision du futur et, encore une fois qu’on aime ou pas le film, il faut plus se réjouir d’une telle détonation (d’un bon vieux coup dans les valseuses, oui) que d’un palmarès prévisible récompensant de vieilles croûtes académiques et consensuelles.

Sur scène, Julia Ducournau a remercié le jury d’avoir “reconnu le besoin avide et viscéral que nous avons d’un monde plus fluide et plus inclusif”, et “d’appeler à plus de diversité dans nos expériences au cinéma et dans nos vies”.“Merci aussi au jury de laisser rentrer les monstres (…) Je me rends compte que la perfection est une impasse, et que la monstruosité qui fait peur à certains et traverse mon travail est une arme, une force pour repousser les murs de la normativité qui nous enferment et nous séparent”, a-t-elle ajouté.

À bien regarder de plus près, et sans hurler comme cette spectatrice horrifiée interrogée par l’équipe d’Allocine à la sortie de la projo officielle voulant interdire le film (vidéo hilarante ci-dessus), le beau monstre de Titane, plus queer que n’importe quel Catherine Corsini, résume à lui-seul une compétition où la majorité des films ont clivé (revoyez un peu la gueule de notre Palmomètre) et par extension une édition 2021 foutrement chaos, à l’image de cette cérémonie de clôture qui en était le réceptacle dément et à qui l’on décernerait volontiers la Palme du Chaos (Spike Lee qui balance la Palme d’emblée au lieu du prix d’interprétation masculine avant d’être guidé comme papy par un Tahar Rahim et des jurés hilares, Doria Tillier qui est paumée dans la présentation de maîtresse de cérémonie, Léos Carax qui est absent, car il a mal aux dents, supplée sur scène par les Sparks…). Et ce chaos-là avait quelque chose de terriblement sympathique dans une cérémonie guindée et d’ordinaire assez fastidieuse, jusque dans les excuses de Spike Lee: “Je suis comme celui qui rate le but (…) je suis désolé, qu’ils oublient Spike Lee”, a-t-il lancé à l’adresse de l’équipe du film. Aucune raison d’être désolé, Spike, le geste est grand et fort ce samedi 17 juillet inoubliable. Et les récompenses à Lapid, Carax et autres Joe allaient dans ce sens du geste radical, que l’on soupçonne porté par un jury dans la même appétence pour ce cinéma-là, ce cinéma des monstres, des impolis et/ou des sensibles. “Je suis particulièrement heureuse que Titane soit couronné”, a déclaré Mylène Farmer, lors de la conf du jury car, a-t-elle dit, “les films de genre sont un tout petit peu mésestimés”. Tout est chaos, qu’elle chantait bien avant tout le monde.

LE PALMARES DE CANNES 2021
PALME D’OR : Titane de Julia Ducournau
GRAND PRIX : Un héros de Asghar Farhadi et Compartiment n°6 de Juho Kuhosmanen
PRIX DE LA MISE EN SCÈNE : Leos Carax pour Annette
PRIX DU SCENARIO : Ryusuke Hamaguchi pour Drive my car
PRIX D’INTERPRÉTATION FEMININE : Renate Reinsve dans Julie (en 12 chapitres)
PRIX DU JURY : Memoria de Apichatpong Weerasethakul et Le genou d’Ahed de Nadav Lapid
PRIX D’INTERPRÉTATION MASCULINE : Caleb Landry Jones dans Nitram
CAMÉRA D’OR : Murina de Antoneta Alamat Kusijanovic
PALME D’OR DU COURT-METRAGE: Tous les corbeaux du monde de Tang Yi Mention spéciale à August Sky, de Jasmin Tenucci

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