Que retenir de ce premier Cannes en juillet «avé le masque», sans les questions de Laurent Weil, sans billets imprimés pour accéder aux séances, mais pendant l’Euro et Wimbledon…? Une bizarrerie aussi éprouvante qu’appétissante. Gautier Roos fait le bilan d’une édition pas comme les autres.

C’était bien, c’était chouette, et c’est déjà fini: c’était la 74e édition du Festival de Cannes, dont on retiendra surtout cette cérémonie de clôture aux petits oignons – du chaos toutes les 30 secondes rien que pour vos beaux yeux – et le feu d’artifice allumé par notre chère Julia Ducournau et sa palme pour Titane! Un pétard en métal bienvenu au milieu d’une compétition souvent qualifiée de moyenne – on ira même plus loin que nos collègues en se demandant comment certains de ces films ont pu faire le voyage sur la Croisette après 26 mois d’arrêt festivalier – et qui s’est quand même réveillée sur sa fin avec la venue de Joe, Farhadi, Kurzel et d’un Dumont qui a clivé, mais apporté le tonus nécessaire aux traditionnelles joutes théâtrales devant le Palais.

Pour une fois, le Jury a plébiscité les films les plus encensés, ne laissant pas de grands absents sur la touche: si l’on exclut Benedetta et The French Dispatch qui ont pas mal divisé nos amis badgés, tous les films qui ont tenté quelque chose formellement ont été sacrés (Annette, Drive My Car, Le Genou d’Ahed, Memoria, et donc Titane), validant les desiderata de festivaliers pas du tout désenchantééééééééés malgré le tube de Mylène programmé à à peu près chacune de leurs soirées. La différence majeure cette année fut l’arrêt de la traditionnelle file d’attente avant l’entrée en salle en raison d’une billetterie désormais 100 % automatique et expédiée par mail (avec des invits arrivant parfois dans les spams, entre 12 messages promotionnels pour la carte FNAC et les promos Picard…). C’est peut-être un détail pour vous, mais ça a en fait changé bien des choses: c’est dans ces files-là qu’on avait l’habitude de rédiger nos papiers, chercher le paquet de clopes salvateur au fond du sac, écouter les conversations (ou les jérémiades) de nos homologues, se renseigner quant aux éventuelles soirées, prendre des couleurs plus vite que dans une cabine à UV, se tenir informés du festival grâce au Film Français, croiser des sosies d’Afida en talons dès le petit-déj, passer des coups de fils «je me la pète» aux amis… Privé de ce rituel ancestral, c’est un peu coupé du monde que le festivalier a vécu cette édition, plus tracassé par la constitution d’un planning impossible («entre le Hosoda, le Hong Sang-soo, et le Apichatpong, qui vais-je devoir sacrifier?») que par les besognes habituelles.

Conséquence directe: une orgie de films à tous les étages – ça débordait de partout – avec des programmes copieux comme tout et une intrigante section Cannes Premiere venue jouer les trouble-fêtes dans un menu déjà chargé. Trop d’événements, pas d’événement? La masterclass de Bong Joon Ho ne fut annoncée que deux jours avant, et quand vint la fin du festoche, Bill Murray se livra à un petit concert surprise devant une salle Debussy vide aux trois quarts et «remplie» presque exclusivement par des pass 3 jours à Cannes… Magie d’un festival mois hiérarchisé que d’habitude où des badges presse couleur rose pastillé (les rois du monde) se retrouvaient parfois dans la queue Last minute avec des accreds Cannes Cinéphiles! Des spectateurs à qui il était bien rappelé de porter le masque pendant l’intégralité de la séance: le «vous le savez, et vous respectez cela» préenregistré de Lescure résonne déjà comme la private joke la plus insupportable de l’été pour tous ceux qui n’ont pas fait le déplacement. Menacé par les rappels à l’ordre de la police et les vidéos montrant une cérémonie d’ouverture pas safe pour un sou, le festival a tenu bon malgré de nombreuses alertes (attachées de presse mises à l’isolement, Nadav Lapid qui annule ses interviews en présentiel, la Seydoux qui ne peut même pas faire le déplacement…). Pas de cluster cannois mais des films où, ça y est, on porte le masque: Julie (en 12 chapitres), Les intranquilles, Tralala… Comme si l’odeur mi-alcool, mi-croissant beurre à 4 euros l’unité dans nos FFP2 n’était pas suffisante!

Le festival a beaucoup montré la mort, la vieillesse, la maladie, l’abandon des personnes dépendantes, un peu comme si le Vortex de Gaspar Noé, présenté le tout dernier jour, avait servi d’appetizer (une contorsion temporelle qu’il a dû apprécier)! On ne compte plus les films avec des lits d’hôpital trimballant des vieux ou des blessés (La Fracture, H6, Mes frères et moi…), voire des vieilles biques sarcastiques, dont André Dussollier dans le Ozon fut le plus éminent représentant: quelle meilleure façon de montrer ces assignations à résidence répétées qui nous ont toutes fait prendre 10 ans d’un coup? L’autre grande tendance fut d’ordre technique, avec des tables de mixage se répondant ici et là chez Carax, Apichatpong et Wes Anderson (enfin, c’est ce que notre cerveau malade et sous influence Moscow Mule de la veille a retenu…), trois control freaks venus avec des oeuvres qui radicalisent encore leur démarche, films qui ne font que se bonifier avec le temps (avec des réévaluations à la hausse plusieurs jours après visionnage dans notre palmomètre).

Vous verrez vous-mêmes que Wes a signé la première comédie musicale parlée, et le premier film d’animation joué par des vrais acteurs: on met une petite pièce sur le fait que le film sera mieux accueilli à sa sortie, sans égaler, dans ce registre de la première mondiale qui a décontenancé avant de charmer, le Once upon a time in Hollywood de Tarantino (2019). Côté jeune cinéma français, la tendance était clairement à l’initiation amoureuse: la rencontre qui vous fait sortir d’un milieu social, familial, spatial (Petite nature, Les amours d’Anaïs, Mes frères et moi, Une histoire d’amour et de désir ne racontent que ça, et ce sont tous des bons films, vus dans des sélections parallèles qui avaient elles aussi du lourd dans la besace). Sans transition aucune, notons aussi que ce festival rafraîchissant n’était pas celui des méga auteurs mis en orbite dès leurs premiers films: les dernières livraisons de Miguel Gomes et de Joachim Trier nous prouvent qu’il ne fait pas bon avoir été la coqueluche des festivals depuis 10 ans, rappelant un peu le geste manqué de Jeff Nichols avec Loving (2016), et confirmant un peu un déclin qu’on voyait venir…

Une dernière chose futile à vous dire (on a des kilomètres de sommeil à rattraper): nous sommes définitivement entrés dans une 2000’ nostalgia, avec des films allant taper dans le répertoire de la génération MTV (Bye Bye Bye des Nsync pour Red Rocket, One Thing de Amerie pour Julie en 12 chapitres, Molotov 4 de Sefyu pour Mes frères et moi). Attendez-vous à voir prochainement plein de nouveaux films avec des casquettes Von Dutch et où les chats MSN (avec du wizzz éreintant dedans) seront légion. Il est pas beau le nouveau monde? G.R.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici