Alors que les gros poissons patientent tranquillement (Benedetta de Paul Verhoeven, Annette de Leos Carax, Memoria de Apichatpong Weerasethakul; Le genou d’Ahed de Nadav Lapid…) et que les incertitudes planent (Wes Anderson va-t-il être repêché pour cette édition 2021, faute d’avoir pu honorer une sortie avec son label 2020 l’an passé?), nous relançons notre série des pronostics cannois. Avec des films aux tournages (forcément) chaotiques, qui seront normalement prêts pour le mois de juillet, où une fenêtre de tir semble se dégager pour bien des festivals… si un variant exotique n’en décide pas autrement!

Soggy Bottom de Paul Thomas Anderson
Le grand retour de PTA à ses premières amours (ses seules, en fait): les roaring seventies, et tout le folklore qu’elles charrient (les chemises colorées, ce doux fumet psychotropique, les devantures de cinéma sous fortes influence lettriste)… Le Paul a fini de tourner ce qui s’annonce comme un teen-movie dans la San Fernando Valley. On y découvrira le fils de Philip Seymour Hoffman (Cooper Hoffman), camper comme par hasard le fils d’un brillant comédien. À ne pas confondre avec Bradley Cooper, dont le personnage sera lui inspiré de Jon Peters, le producteur de films (notamment du A Star is Born de 1976, ce qui est tout à fait méta!) et compagnon de Barbra Streisand. Les internautes qui analysent la moindre publication autour du film nous indiquent que le talentueux Ben Safdie incarnera lui un politicien inspiré de Joel Wachs, membre du conseil municipal de Los Angeles, défenseur les droits LGBT et proche de David Hockney. Il va sans dire qu’on attend ce film avec impatience.

3000 Years Of Longing de George Miller
Une «romance épique en Cinémascope» pour le papa de Mad Max et de Babe, qui, après de multiples bisbilles financières avec la Warner et des retards provoqués par ce connard de virus, a commencé à tourner en novembre. Une relecture d’Aladdin featuring Tilda Swinton et Idris Elba, présentée par son auteur comme un anti-Mad Max: «En voyage à Istanbul, une Britannique solitaire et amère découvre une ancienne bouteille. Il en sort un Djinn qui lui offre trois vœux. Apathique et sans désir d’aimer ou d’être aimée, cette femme demeure incapable d’imaginer un seul vœu». Aucune garantie que le projet sera prêt pour juillet, mais on l’imagine mal squeezer le slot festivalier (Venise, Toronto, voire évidemment Cannes si la date de juillet est à nouveau décalée).

Viens, je t’emmène de Alain Guiraudie
Une nouvelle Guirauderie bouclée début janvier qui fait figure, comme à chaque fois, d’événement pour nous: l’histoire d’un trentenaire tombant amoureux d’une prostituée plus âgée, sur fond d’attentat terroriste à Clermont-Ferrand. Le tout armé d’un cast redoutablement équilibré (Noémie Lvovsky, Jean-Charles Clichet, Iliès Kadri, Doria Tillier et Charles Gillibert à la prod). Le tournage et la post-prod ayant subi bien des interruptions, on voit mal comment ce beau bébé distribué par Les films du Losange envisagerait de sortir sans un soutien festivalier. Gare toutefois à l’excès d’enthousiasme: le Guiraude a prévenu au Monde qu’il s’agissait d’un film d’hiver, et que ce long ne devrait pas gagner les écrans avant la prochaine tombée de flocons. On nous a pourtant suffisamment répété qu’il n’y avait plus de saisons…

The Power of the Dog de Jane Campion
Ce retour au long pour la cinéaste palmée en 1993 coche absolument toutes les cases: histoire de deux frères (Benedict Cumberbatch, Jesse Plemons) propriétaires d’un grand ranch dans le Montana qui se mettent peu à peu sur la tronche, adaptation d’un bouquin de Thomas Savage paru en 1967, présence de l’habituée Kirsten Dunst au casting… Sauf que c’est Netflix qui a racheté les droits, malheureux! Vu le joyeux chaos dans lequel on vit depuis un an, on serait très étonnés que le fameux cordon sanitaire empêchant Reed Hastings et ses potes de concourir tienne le coup… Au grand dam des exploitants, qui avaient engueulé le père Frémaux après les sélections de Okja et The Meyerowitz Stories en 2017, et qui avaient, selon la presse spécialisée, failli obtenir sa peau!

Triangle of Sadness de Ruben Östlund
La Palme la plus clivante de la décennie passée étant revenue à The Square en 2017 (plus chahutée encore qu’une consécration pour un Ken Loach), nombre d’entre vous seront dégoûtés en apprenant que le Ruben termine le montage de son prochain opus, là encore une satire ambiance Pinçon-Charlot: «un couple de mannequins ultra-riches fait une croisière en compagnie d’un capitaine de bord (Woody Harrelson) 100% marxiste…» (dixit nos copains des Inrocks). Sauf que le yacht fait naufrage, et que les rapports de force s’inversent… Premier long en langue anglaise pour le papa de Snow Therapy, dont le rond de serviette à Cannes a déjà fait un tour par la case pressing.

Earwig de Lucile Hadzihalilovic
Premier long-métrage en langue anglaise, là encore: il y sera question de dentition moisie et de petite fille de 10 ans recluse qu’on sort de son appartement natal pour la toute première fois. D’après le roman éponyme de Brian Catling et avec l’éclairage d’un Jonathan Ricquebourg en pleine bourre (Shéhérazade, L’angle mort, Mange tes morts, La mort de Louis XIV…). Tournage fini en janvier: le chaos croit évidemment énormément en ce projet porté par la maman de La Bouche de Jean-Pierre, qui fête cette année son quart de siècle, ici à Cannes, là où tout a commencé…

Caravaggio’s Shadow de Michele Placido
Quatre ans de préparation pour un ambitieux projet du vétéran italien, visiblement fini de tourner en décembre: un film-enquête sur les dix dernières années de débauche du Caravaggio, featuring (attention tout le monde) Zaza Huppert, Louis Garrel, et Riccardo Scamarcio dans le rôle du Maestro della luce! Wild Bunch et Le Pacte gravitent autour de cet alléchant biopic qui sent le soufre. Attendez-vous à un nouveau débat (original) sur la distinction entre l’homme et l’artiste au sein de vos titres de presse fatigués…

Un Monde de Laura Wandel
Belle hype autour de ce premier long belge, par une réalisatrice découverte avec son court Les corps étrangers en 2014 (sélection officielle des courts-métrages). Une histoire de harcèlement à l’école qui a tout pour s’inviter dans un faste calendrier festivalier (Nora est «partagée entre son père qui l’incite à réagir et son frère qui lui demande de garder le silence»), starring un élégant casting composé de Karim Leklou, Laurent Capelluto et Sandrine Blancke, découverte à Cannes dans Toto le héros (Caméra d’or 1990)!

Les intranquilles de Joachim Lafosse
Avec un tournage emballé en octobre dernier, ça sent bon pour le 9ème long de Joachim Lafosse, un quasi huis-clos qui prend pour thème la bipolarité. Et pas n’importe laquelle: celle de Damien Bonnard (un César pour Bonnard!), entouré d’un casting au très, très fort parfum festivalier (Leïla Bekhti, Jasmine Trinca, Matthias Schoenaerts). Une co-pro où figurent des Luxembourgeois et la maison de production des Gavras, KG Productions, heureux géniteurs du hit de 2018, Jusqu’à la garde. On demande à voir.

Decision to leave de Park Chan-Wook
On en parlait pas mal lors du début du tournage en octobre, mais depuis peu d’infos ont fuité sur ce nouveau projet, qui n’est pas sans similitude avec l’oeuvre de l’enrubanné Bong Joon-ho: «Un honnête policier enquête sur une mort suspecte survenue dans une montagne. Bientôt, il commence à soupçonner la femme du défunt tout en étant attiré par cette dernière…». Park Hae-il, vu justement dans The Host, et Tang Wei (Lust, Caution; Hacker…) tiennent les rênes de cette romance mystérieuse qui pourrait réconcilier le Park avec la Croisette, après l’accueil un peu mou du genou réservé à Mademoiselle en 2016 (un grand cru, il faut le préciser).

Tout s’est bien passé de François Ozon
Tournage commencé (avec du retard) à la rentrée 2020 pour le Stakhanov du cinéma français, qui a pu tourner discretos cette adaptation du récit d’Emmanuèle Bernheim, dont le père, victime d’un AVC, lui avait demandé de l’aider à mourir. L’ambiance sera un peu moins festive que pour Eté 85, même si le père Ozon a enfin réussi à convaincre Sophie Marceau pour ce projet, faisant ainsi fi de quatre précédents refus. Un cast particulièrement chaos pour accompagner la môme Marceau et le père Dussollier: Jacques Nolot, Hanna Schygulla, Charlotte Rampling, Grégory Gadebois, Géraldine Pailhas, Eric Caravaca! Pour patienter, vous pouvez toujours revoir le très beau Être vivant et le savoir consacré par Alain Cavalier à son amie Bernheim, en tête de notre «Les séances dont tout le monde se fout» lors de notre (épique) Cannes 2019!

Titane de Julia Ducournau
Tourné entre les deux confinements (on ne sait plus trop lesquels), ce deuxième long très attendu ne devrait pas manquer la sélection cannoise, même si la jurisprudence Deniz Gamze Ergüven existe. Le pitch n’a pas bougé depuis des années (“Dans un aéroport, les inspecteurs de la douane recueillent un jeune homme au visage tuméfié. Il dit se nommer Adrien Legrand, un enfant disparu il y a 10 ans. Pour Vincent, son père, c’est un long cauchemar qui prend fin alors qu’il le ramène chez lui. Au même moment, une série de meurtres macabres met la région sous tension. Alexia, hôtesse dans un salon auto, a tout d’une victime désignée“) et son acteur principal, le chouchou de Titi Frémaux, j’ai nommé Vincent Lindon, non plus. La réalisatrice de Grave a elle chopé le Covid en février 2020 avant d’être alitée six semaines et d’observer des rues absolument désertes depuis son balcon; de quoi peut-être donner à son film une teinte zombiesque…

LAISSEZ-NOUS RÊVER
Sinon, outre ces films sus-mentionnés, on mise pêle-mêle chez les Français sur les présences de France de Bruno Dumont; Petite Nature de Samuel Theis; Bergman’s island de Mia Hansen-Løve; Paradis sale de Bertrand Mandico; Incroyable mais vrai de Quentin Dupieux; Bruno Reidal de Vincent Le Port; L’infiltré de Thierry de Peretti; Un autre monde de Stéphane Brizé; Le temps d’aimer de Katell Quillévéré; Les cinq diables de Léa Mysius; Supremes de Audrey Estrougo; Tralala de Arnaud et Jean-Marie Larrieu; Présidents de Anne Fontaine; Feu de Claire Denis; La bête dans la jungle de Patrick Chiha; Le sommet des dieux de Patrick Imbert; L’événement d’Audrey Diwan… Et ailleurs, dans le reste du monde: Petrov’s Flu de Kirill Serebrennikov (Russie); Last Night in Soho de Edgar Wright (USA/GB); La pire personne au monde de Joachim Trier (Norvège); A Cover-Up de Dong Yue (Chine); Hatching de Hanna Bergholm (Finlande); Wicked Games de Ulrich Seidl (Autriche); Club Zero de Jessica Hausner (Autriche); Violence of action de Tarik Saleh (Suède); Zeros and Ones de Abel Ferrara (Etats-Unis); Where is Anne Frank? de Ari Folman (Israel); The Long Night de Ali Abassi (Iran); Impasse de Zhang Yimou (Chine); Flag Day de Sean Penn (USA); The Innocents de Eskil Vogt (Norvège); Nitram de Justin Kurzel (Australie); The Green Knight de David Lowery (USA); Sweat de Magnus Von Horn (Suède); El estado del imperio de Amat Escalante (Mexique); The Story of my life de Ildikó Enyedi (Hongrie); The Northman de Robert Eggers (USA); Baltazar de Jerzy Skolimowski (Pologne); Inexorable de Fabrice du Welz (Belgique); Le Journal de Tûoa de Miguel Gomes & Maureen Fazendeiro (Portugal)… Mais on se fait sans doute des films.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici