A l’occasion du Festival de Cannes 2019, Big John se verra remettre un Carrosse d’Or pour l’ensemble de sa carrière. Enchanté par cette formidable nouvelle, le Chaos a choisi de revenir sur son indéboulonnable chef-d’œuvre, The Thing, présenté à la Quinzaine dans sa version restaurée.

PAR ALEXIS ROUX

Tout au long de sa carrière, Big John n’aura eu de cesse de construire un cinéma d’horreur pesant, sombre, nihiliste, dénonçant avec une hargne révolutionnaire les travers peu reluisants de l’Amérique: son puritanisme exacerbé qui tue dans l’œuf sa jeunesse (Halloween), les pages les plus cruelles de son Histoire (The Fog), sa société de consommation avilissante et insidieuse (Christine, They Live) et son mépris flagrant pour les plus démunis (New York 1997). Si son analyse sans détour des errances de son pays a pour un temps fait de lui un émérite représentant du Nouvel Hollywood, l’année 1982 aura sonné le glas de son insouciance. A l’époque sa plus grosse production, The Thing et sa paranoïa viscérale se virent foudroyés par le succès d’E.T., dont l’optimisme flatta l’Amérique reaganienne dans les grandes largeurs. Avec sa noirceur dépressive, le bébé de Big John se vit à l’inverse condamné à l’opprobre d’une critique aveugle et d’un public démissionnaire. Le film fut un échec financier total, irréparable cassure pour son auteur.

Portée par une prémisse génialement épurée (une «chose» extraterrestre s’immisce dans une station de recherche et contamine peu à peu tout son équipage), le film se montrait pourtant, bien plus que tout autre film de son époque, particulièrement saisissant. Carpenter apparaît comme possédé par son sujet, synthétisant avec brio la peur primitive dans laquelle la créature – invisible et pourtant toujours présente – plonge ce microcosme viriliste (Kurt Russell et Keith David, héros en décalage répondant aux standards du film d’action reaganien, sont ici réduits à l’impuissance). Le découpage millimétré et rigoureux enferme les personnages, la lumière se fait bien vite funeste jusqu’à toucher au clair-obscur le plus radical et même la musique d’Ennio Morricone, des plus minimalistes, semble habitée par un esprit autre (cette mythique ligne de basse se ferait-elle l’écho de la créature, le battement inhumain de son cœur?). Le spectateur, soumis à la volonté d’un réalisateur tout-puissant se voit transpercé par un effroi unique et difficilement descriptible, aux facettes aussi multiples que la chose n’a d’apparences.

On le sait depuis longtemps, Carpenter n’aura eu de cesse de dessiner tout au long de sa filmographie un discours politique acerbe, démontrant à chaque nouvelle œuvre l’absurdité d’un système (comprenez les États-Unis, devenus pour de bon une hyperpuissance capitaliste) et la dangerosité de son idéologie. The Thing n’échappe bien sûr pas à la règle, et se fait même l’accumulation macabre et outrancière des dérives de l’Amérique des années 80. Avec une intelligence retorse, Carpenter renverse le modèle originel de l’Amérique – une colonie aux portes d’un monde immense que les pionniers devront explorer – et en livre une relecture pessimiste. Désert de glace dépourvue de vie, l’horizon ne renferme rien d’autre que la désolation (la station abandonnée que l’on découvre en début de film, macabre anticipation des événements à venir). Enfermés plus ou moins malgré eux dans une intense paranoïa, les personnages revivent les angoisses qui taraudèrent autrefois les USA, des plus anciennes (la peur de l’assimilation et du Mal invisible évoquent sans peine le maccarthysme) aux plus récentes (la scène du test sanguin, un petit bijou de tension qui rappelle la découverte du SIDA l’année précédant la sortie du film). Autant d’angoisses insaisissables qui jaillissent devant la caméra de Carpenter à chaque apparition de la Chose.

Née de l’esprit génial de Rob Bottin et du savoir-faire technique de Stan Winston, la créature laisse pour quiconque découvre le film un souvenir indélébile, à mi-chemin entre le dégoût et la fascination. Se rapprochant pour l’occasion d’un certain David Lynch, Carpenter couche sur pellicule des visions intimes, accouchements sanguinolents d’un esprit malade, celui d’un génie du cinéma touché par la grâce. C’est sans aucun doute cela qui frappa au cœur les aficionados de vidéoclubs qui redécouvrirent le film et le réhabilitèrent. Aujourd’hui salué comme le point d’orgue d’une filmographie mythique, The Thing prouve à ceux qui en doutaient encore à quel point Carpenter fut, en son temps, un formidable visionnaire.

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