De son ouverture (Le Daim de Quentin Dupieux) à sa clôture (Yves de Benoît Forgeard), cette première Quinzaine sous l’égide de Paolo Moretti annonce sur le papier une couleur réjouissante: une sélection à l’esprit chaos guidée par le plaisir, totalement dans l’époque, qui convie aussi bien Lav Diaz que Robert Rodriguez, John Carpenter que Zahia, des valeurs sures (Miike, Bonello) que des nouveaux venus (Pariser, Le Duc). Bien vendu, et bienvenue Paolo.

PAR GAUTIER ROOS

“16 films sur 24 sont des premiers films” : il y a plus qu’une proximité cette année entre la Quinzaine et la Semaine de la Critique, toutes deux bien plus pourvoyeuses de surprises que la Sélection officielle cette année (et la Compétition en particulier).

Alors que certains produits attendus ne seront finalement pas du voyage (Nomadland, Jumbo, Mignonnes), Paolo Moretti et sa squadra nous ont concocté un menu équilibré, aromatisé par une pincée (bienvenue) de fantastique et de bizarrerie. On retrouvera bien les attendus Yves de Benoit Forgeard et Une fille facile de Rebecca Zlowtowski: le premier raconte l’histoire d’un William Lebghil qui sympathise avec son frigo intelligent, le second est un coming of age estival qui va permettre à Zahia de devenir l’attraction principale de la Croisette. Joints au film d’ouverture Le Daim du père Dupieux, ce triple-programme laisse espérer un contingent français aussi intéressant que celui de 2018.

Annoncé depuis quelques jours alors que sa livraison dans les temps paraissait mal embouchée, Zombi Child marque le retour de Bertrand Bonello à la Quinzaine, après le faste de la Compétition et la parenthèse Nocturama. La jeunesse sera encore une fois au coeur de cette histoire de zombie, qui fera le pont ente les plantations de canne à sucre à Haïti en 1962, et… le très huppé pensionnat parisien de la Légion d’honneur en 2017. Ad Vitam vient de balancer les premières photos de ce qui devrait être un moment fort de cette Quinzaine empreinte de folklore de mythologie fantastique.

Autre entrée française pressentie: Alice et le Maire de Nicolas Pariser. Luchini y campe un vieux politicien fatigué, rasséréné par l’arrivée d’Anaïs Demoustier dans ses équipes, jeune philosophe chargée de le “stimuler intellectuellement” (on ne sait pas vraiment ce que ça peut bien vouloir dire). Nora Hamzawi et Antoine Reinartz complètent la petite troupe, ainsi que Maud Wyler, qui réussit la perf’ d’être deux fois présente à la Quinzaine cette année. On la retrouvera aussi dans Perdrix d’Erwan Le Duc, ancien boss du service des Sports du journal Le Monde, passé par la Semaine en 2016 avec son court Le Soldat vierge. Le film raconte l’histoire d’un barbouze flamboyant en froid avec deux commissaires (le casting est complété par Swann Arlaud, Fanny Ardant et Nicolas Maury). Une bonne raison de s’enthousiasmer: Domino Films (Petit Paysan) à la production. Les Particules du franco-suisse Blaise Harrison s’intéressera lui… à un accélérateur de particules (on ne sait pas si Aurélien Barrau a été consulté là-dessus).

The Lighthouse de Robert Eggers est le gros poisson bankable de cette sélection, film horrifique qui succède au remarqué The Witch (2015), tourné en 35 mm et en noir et blanc, et qui évoque un mystérieux gardien de phare vivant au 19e dernier dans le Maine (l’irréprochable Willem Dafoe, qui préfère nettement la Quinzaine au tapis rouge ces dernières années). Avec une pointe de comique, le film explorera les mythologies marines (on se doit évidemment de vous dire que Robert Pattinson est aussi de la partie).

Tlamless du Tinusien Ala Eddine Slim s’attache également au genre, mais pas celui dont on parlait jusque-là (“un film audacieux, politique, visionnaire, une réflexion très actuelle sur les questions de genre et de représentation masculine” dixit il Paolo). L’homme avait récemment réalisé le mutique et jarmuschien The Last of Us : une séance qu’on attend particulièrement.

Lav Diaz sera lui aussi présent avec Ang Hupa (The Holt), projet dont on ne sait absolument rien (désolés), idem pour le revenant Takashi Miike et son First Love (Hatsukoi). Autre film que les enfants biberonnés au chaos vont devoir scruter: Wounds, réalisé par Babak Anvari, un body horror qui va visiblement assez loin (à en croire les critiques parues lors du dernier Sundance), et qui narre l’histoire d’un barman qui a la mauvaise idée de décrocher un téléphone oublié dans son bar à la Nouvelle-Orléans, ce qui l’entraine dans une spirale d’événements mystérieux et inquiétants… C’est l’autre casting glam de la sélection, avec Armie Hammer et Dakota Johnson en guise de têtes d’affiche, pour une fable qui tourne autour “du vertige et des cauchemars provoqués par les nouvelles technologies”.

Un casting tout désigné pour évoquer la séance spéciale autour de The Staggering Girl, nouveau Luca Guadagnino que personne n’attendait. Une première fois à Cannes pour l’homme qui, tel Moïse, divise la critique en deux camps, avec un film qui durerait 35 minutes et qui s’inspirerait de la vie du créateur de mode Pier Paolo Piccioli (et de Jean Cocteau, nous dit Paolo Moretti). Le rôle titre a été confié à Julianne Moore, qui n’a visiblement pas séché une seule Croisette depuis 20 ans au moins. On ne se fera pas que des amis en le disant, mais on veut absolument voir ça.

Sem Seu Sangue (Sick Sick Sick) de la Brésilienne Alice Furtado est l’un des rares tickets féminins de la sélection, premier long d’une cinéaste passée par Le Fresnoy et la Cinéfondation, et qui s’intéresse ici à une jeune lycéenne qui tombe en pâmoison pour un camarade souffrant d’hémophilie. Oleg de Juris Kursietis se penche de son côté sur la vie d’un jeune boucher letton qui débarque dans une usine de viande bruxelloise dans l’espoir de tripler son salaire. Un gang criminel polonais s’invite au programme de ce polar social où les sous-titres ne seront évidemment pas superflus. On peut évidemment dire la même chose de Koirat eivät käytä housuja (Dogs Don’t Wear Pants) du finlandais Jukka-Pekka Valkeapää.

Shahrbanoo Sadat (Wolf and Sheep) s’intéresse à un jeune vendeur de tickets de cinéma kaboulien, rêveur distrait que l’imagination porte sur les plateaux de Bollywood, tout ça sur fond de Guerre d’Afghanistan (la première, celle avec les Soviets dans les années 80).

Cerise sur le gâteau: un nouveau film de Robert Rodriguez, Red 11, qui plonge dans l’univers de la recherche médicale et ses tristes cobayes humains. Le réalisateur trouve budget plus serré encore (7 000 dollars!) que pour son El Mariachi il y a 25 ans (7 225 dollars!) : un retour de papa au bercail bienvenu après l’expérience Alita: Battle Angel à 170 millions… Masterclass chaos en vue pour fêter ça, en plus de celle du Carosse d’or John Carpenter. Comment voulez-vous qu’on fasse rentrer tout ça dans nos petits agendas?

Côté court enfin, deux curiosités : la première réalisation d’Ariane Labed (Olla) qui “tord le cou aux idées récuse du naturalisme” et une petite rêverie signée Morgan Simon (Compte tes blessures) autour de l’égérie Dorcel Anna Polina. Cela s’appelle Plaisir Fantôme, et ça résume assez bien l’ambiance qui parcourt cette alléchante Quinzaine…

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