La Rédaction CHAOS raconte son Festival de Cannes. On a vu Mektoub, my love: intermezzo. Cela méritait bien une gazette spéciale.

PAR GAUTIER ROOS

LaminĂ©s, harassĂ©s, liquĂ©fiĂ©s… Bien entamĂ©s par un festival dĂ©cidĂ©ment imprĂ©visible, notre dĂ©but de sĂ©ance Ă  8h30 avait dĂ©jĂ  un parfum bizarre, alors qu’on semblait enfin trouver un rythme de croisière allant par-delĂ  l’éreintement des nuits courtes (dommage que le festival se termine demain). Très peu de retours sur la première mondiale d’hier soir: sur conseils de nos collègues les mieux informĂ©s, on avait tenu Ă  ne rien savoir de ce film-mystère de 3h28 empaquetĂ© Ă  la hâte, qui n’aura d’ailleurs droit ni aux logos introductifs, ni au gĂ©nĂ©rique final (tout juste murmurait-on que Kechiche avait quittĂ© la sĂ©ance de gala prĂ©maturĂ©ment). Ambiance. C’était notre rendez-vous Ă  nous, notre petit privilège d’avoir fait le choix judicieux de ne pas booker notre billet de retour pour la veille, après une longue hĂ©sitation.

La séance s’est terminée il y a une heure, et il est strictement impossible de vous décrire ce qui vient de se passer. On pourrait aligner les adjectifs pratiques pour meubler, mais même ce petit jeu à la limite de l’honnêteté dont nous abusons parfois ne nous intéresse pas. Tout juste peut-on dire que notre état diffère radicalement de ce qu’on avait éprouvé après le premier volet: la grâce et la jouvence célébrée ont laissé place à une humeur nettement plus maussade, quelque part entre l’incompréhension et le sentiment d’avoir pris un Gin Tonic plutôt entrée de gamme dans la figure. Un verre dans la gueule, ça pue, ça tache, ça laisse des traces, mais est-ce forcément mauvais pour autant? Non. À condition d’être déjà bien engrisé, ça peut même avoir son petit charme.

Nous n’étions en tout cas pas prêts pour ça, à l’instar de ce groupe de quarantenaires énervés situé pas très loin qui s’est mis à deviser à haute voix pendant la séance, et qui préférait, plutôt que de quitter la salle, rendre à Kechiche la monnaie de sa pièce. La bienséance festivalière n’avait plus droit de cité, l’irrespect pouvait enfin avancer sans masque. D’autres avaient fait le choix plus prosaïque de faire claquer bruyamment le strapontin. Projo surréaliste, qui rejoint la séance de minuit d’Irréversible dans les annales malodorantes du festival. Le label «sulfureux» ne suffit pas ici: il y a ceux qui adorent et ceux qui détestent, mais il y a surtout tout un panel de festivaliers au milieu, laissés comme nous dans un abime de brouillard indistinct, nuage qui prendra une nouvelle teinte dès ce soir (dorée ou marron-toilettes, c’est encore impossible à dire).

On hésite à vous faire part de la structure déroutante du film (on s’adresse ici aux rares personnes qui ont désactivé les alertes sur leur compte Twitter), bien plus jusqu’au-boutiste que dans Canto Uno. Une matière dilatée au maximum, marchant sur les traces de pas mal de nos soirées cannoises : excitation, repos, communion climax, pause clope, retour sur scène, ennui poli, nouveau verre, fatigue, dernier verre, recherche de volontaires pour un départ en douce, et ultime baroud d’honneur imposé alors qu’on a envie de rentrer. Répétés jusqu’à plus soif, les motifs du film (en particulier, du gros plan sur du bon boule) auront ce petit goût du shot offert, plaisir coupable dont on cherche à dissimuler l’écœurement par pure convention. Conventions que Kechiche vient de broyer en plein vol: à côté, la geste provocante de Gaspar Noé paraît anodine et la radicalité du Tarantino est, elle, déjà bien loin. Encore un film dont on ne sait trop quoi penser, et qu’il va falloir «laisser décanter» (c’est de saison). Un festival de fous furieux, on vous dit.

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